L’ARC-EN-CIEL DE YERKALO N°2

(Edition du soir).

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Premier vendredi. Comme de coutume, cette fête fut bien suivie : 47 conf. et comm.

Le médecin militaire de Patang, un chrétien du Sse-tch’cuan, vient faire de la vaccination au pays des Salines . Nos chrétiens ne se pressèrent pas de recourir à ses services; ce n’est que 15 jours plus tard, quand on eut la preuve que le remède était bon, que les enfants n’en mouraient pas, qu’ils prièrent de vacciner leurs enfants.

D’après ce Monsieur, la route automobilable, au nord de Kantze, serait achevée jusqu’à Yu-sou? Le camp d’aviation de Litar serait en voie d’achèvement; la garnison de Patan n’est pas si forte qu’on le dit parfois et les troupes en question ne sont qu’une espèce de garde nationale qu’on lève en cas d’alerte.

8.Arrivée d’un radiogramme de Mgr. m’enjoignant de rester provisoirement à Yerkalo. C’est donc en 20 jours qu’on peut obtenir une réponse de Tatsicnlou, Grâce à la radio de Patati:. Une lettre de Mgr. m’annonce le décès du P. Hiong (cf sur site), vétéran de la Mission et le seul prêtre d’origine thibétaine. Né au Dégué, le P. Hiong ne tarda pas à quitter son pays natal avec sa famille . Cet exode leur valut le bienfait de la foi, et bon nombre des descendants de cette femille comptent parmi les chrétiens de Yerkalo, Tsechung et Siao-Weisi.

Le défunt avait célébré son jubilé de noces d’or sacerdotales, il y a déjà quelques années; sa santé était restée bonne et son esprit lucide, et, n’étaient de constants rhumatismes, le Père aurait encore pu vaquer au ministère paroissial, tandis qu’il fut contraint de se borner à la fonction de confesseur au petit séminaire.

Par la même lettre il prie le curé de Yerkelo de remercier ses ouailles pour leur générosité pour les oeuvres pontificales; lui annonce le rétablissemeet des relations postales avec la France, mais ajoute que la frontière suisse reste «hermétiquement fermée, et ce, sous les peines les plus sévères”.

Un communiqué de la Mission cath. de T . . . Chungking annonce le prochain retour par avion du P. Valour de notre Mission . Parti à l’eutomne 38 pour un congé temporaire en France, le Père fut arrêté sur le chemln du retour par les funestes événements de juin 40, et il dut errer avec ses compagnons sur les côtes d’Afrique, avant que de pouvoir gagner la France.

Une autre source précise que le père ne gagnera pas immédietemert la Mission du Thibet, mais se rendra à Chungqin . . . comme aumônier et interprête de le mission militaire française qui doit se rendre incessament auprès du Président de la République chinoise. Quatre autres personnes  faisaient partie, au même titre que le P. Valour, de la mission française.

13. Un notable chrétien vient me dire que le gué-chi de la lamaserie de Sogun, de passage à Pétines, désire me parler et me prie de lui faire visite sans faute. Je refuse, parce que je n’ai ni monture pour la route, ni cadeau à offrir. : . . .  mon notable me fait comprende qee j’aurais tort de ne pas me rendre à l’invitation d’un personnage si considérable.

Pensez donc! un gué-chi c’est un docteur en théologie d . . .  (s’il est permis d’associer ces deux termes); c’est comme le maître du sacré Palais de Sogun et c’est lui qui détient l’autorité spirituelle de cette lamaserie, en l’absence des gros bonnets partis à Lhassa Elbe le jeune bouddha vivant. Ce sont donc nos maîtres temporels et il ne faut pas les vexer inutilement. Bon! allons-y! D’ailleurs, qui sait si le gué-chi n’a pas un cas de conscience à éclaircir ? Je ne fus pas long à constater que les préoccupations du Maître en théologie n’avaient rien de mystique.

Désirant se construire un ermitage, le vieux – il a 74 ans – me prie de lui vendre ou prêter des instruments de menuiserie de feu le P. Burdin.- Je n’ai pas encore inventorié les affaires du Père, lui répondis-je; d’ailleurs, il n’est pas certain que je doive rester à Yerkalo: tu t’arrangeras avec le titulaire, quand la chose sera certaine.

Là-dessus, mon gué-chi de bondir sur une boite qui se trouve à sa portée, d’y prendre 2 dés, et, en avant les sorts! C’est moi qui suis installé séance tenante, curé de Yerkalo. Tout le monde approuve le Dr. en théologie et trouve tout naturel que le sort m’ait désigné. Dommage que l’évêque ne sache pas qu’il y a par ici des gens habiles à tirer les sorts!

Le Yarka lama assiste à l’entrevue. C’est le personnage que l’on contemple sur la. couverture du beau livre du P. Goré: “Trente ans aux portes du Thibet interdit”. Il daigne m’honorer de ses sourires.

Attention! sur le chemin du retour, mes gens me disent que ledit lama me réclame une dette, soit-disant contractée par le P. Burdin pour achat de beurre, et se hâtent d’ajouter que le marché amorcé n’avait pas abouti, parce que le vendeur avait apporté une balance trop grande pour mesurer l’orge que le P. Burdin devait livrer pour prix du beurre. voilà l’histoire! et voilà un fait divers pour les compositeurs d’ “Histoire des religions” qui ont toutes les peines du monde à démontrer que le bouddhisme ou lamaïsme est peut-être inférieurs au christianisme!

Durant ce mois, je n’eus pas moins de 3 à 4 visites de lamas, tous des dignitaires dans la hiérarchie thibétaine. Que me voulaient-ils? L’un des tenailles et des marteaux; l’autre des photos; l’autre enfin, un grand et beau registre, tout neuf, pour y inscrire son habet et son debet. Ces Messieurs, qui n’ont pas réussi à chasser l’étranger de leur sol, voudraient cependant en tirer quelque avantage. Pour une fois ils reviennent bredouille. – Le Père a oublié de vous coucher sur son testament, c’est dommage! et je n’ai pas le droit de rien distraire de son héritage.

16. Service solennel de trentième pour le P. Burdin, et . . .  officielle du deuil, ce qui ne nous empêchera pas de pleurer encore longtemps notre cher disparu. Durant trois jours, prières des morts pour le P. Hiong.

17. On dit que les brigands ont réapparu vers Tonglong-Pamé. Ils en veulent aux charges des Chinois venant des Indes par Lhassa. Les gens des Salines qui se contentent de transporter leur sel, ne sont nullement inquiétés, parce que jadis, ils ont passé convention avec les brigands et leur ont versé une forte somme pour ne pas être entravés dans leur commerce.

Encore un fait divers que je livre à l’admiration de certains admirateurs du bouddhisme et du lamaïsme, David-Néel et Cie. Car, qu’on ne se fasse pas d’illusion: très souvent, les lamas soutiennent en sous-main ces brigands, quand ils ne sont pas ouvertement à leur tête!

21. Courier de Tsechung: les PP. Goré et Lattion me font part de leur décision: Tornay, après avoir étudié quelque temps le thibétain sous la direction du P. Goré, viendra me relever de mon intérimat à Yerkalo, et j’irai rejoindre ma prébende vicariale de Tsechung: le tout sous réserve de l’approbation de Mgr. Si, ce qui est vraisemblable, Mgr approuve les vues de ses auxiliaires, ce sera M. Tornay et non pas moi, qui, pour me servir de l’expression de M. Coquoz, sera “damnatus
ad bestias”. Homo homini lupus: c’est le cas de le dire!

La semaine sainte s’est passée dans la piété et le recueillement. Le Jeudi-saint, la plupart des chrétiens assistèrent à la Messe ou à l’adoration, se relayant d’après leur quartier d’habitation. Le Vendredi-saint, l’adoration de la Croix et, l’après-midi, le chemin de la Croix, vit une affluence considérable. D’ailleurs le chemin de la Croix et la vénération de la vraie Croix, dont Yerkalo s’enorgueillit de posséder une parcelle, fut bien fréquenté chaque vendredi du Carême. Du mercredi au saint jour de Pâques, j’eus 149 confessions, ce qui représente la moitié de la population catholique de ce district. Or, les chrétiens des stations éloignées ne sont pas venus, et plusieurs des habitants de Yerkalo même, se trouvent actuellement sur les routes. Si ce résultat est consolant, il ne nous empêche pas de déplorer le grand nombre des apostats, des abstentionnistes et des pécheurs publics à qui les choses saintes sont interdites.

Yerkalo, ce 12 avril 1945.

A. Lovey C.R.

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