L’ARC-EN-CIEL DE YERKALO N°3

(Edition du soir)

Le mois d’avril est un des plus beaux de notre hémisphère. La vie renaît partout, dans la nature et dans les âmes! Combien d’âmes en effet, sous la poussée irrésistible de la grâce, se seront réveillées en cette fête de Pâques! Combien qui auront produit des bourgeons des bonnes oeuvres et exhalé les parfums des fleurs de la sainteté en cet anniversaire de la Résurrection! Dieu seul en connaît le nombre,

Lui qui seul peut rendre la vie aux morts.

2-5. A Yerkalo la fête fut particulièrement bien suivie. L’Alleluia retentit avec enthousiasme sous la voute de l’église, mêlé aux coups secs des fusils et au crépitement des pétards. Le banquet eucharistique fut spécialement fréquenté et cette quasi unanimité fait regretter d’autant plus vivement certaines abstentions volontaires.

Le curé intérimaire prend quelques jours de vacances aux eaux chaudes de K’io¬tze-k’a. La coutume du pays exige que tous ceux qui ont été atteints d’une maladie grave, contagieuse surtout, aillent se purifier aux eaux chaudes avant de rentrer dans la société. Plusieurs fois on me fit sentir que je n’étais pas en règle sur
ce point; je prétextais le manque de temps, la maladie du P. Burdin, l’approche des fêtes. On patienta. mais, Pâques venues, je dus capituler devant un nouvel assaut.

Pour les thibétains, les eaux chaudes, c’est la félicité même. Pensez donc! passer quelques jours à ne rien faire, à bien manger – car on emporte ce qu’on a de meilleur, – et surtout, surtout, se défaire de cette compagne peu aimable qui ne vous quitte ni jour ni nuit: la vermine! Les eaux sont très chaudes; on ne peut s’y plonger que graduellement, et le bain devient insupportable après dix minutes environ. On en sort en sueur et tout affaibli. Le lendemain de mon départ des eaux chaudes, une vieille femme qui s’était rendue seule à l’étang, fut trouvée morte au fond de l’eau.

7. M  Latticn m’annonce son intention d’accompagner M Tornay à Yerkalo. Excellente idée, qu’il ne regrettera pas d’avoir mise à exécution! Ce voyage, j’en suis sûr, fera pencher la balance du côté où elle doit pencher; ce qui signifie que M. Lattion, ayant vu Yerkalo et ses chrétiens de ses propres yeux, n’objectera plus de bonnes raisons à Mgr pour ne pas accepter ce poste et ses annexes de Batang et Yaregong, lorsque l’heure de la réparation aura sonné. Le poste de Yerkalo est, après Bonga abandonné, le premier fondé en pays thibétain.

Le premier baptême y fut administré le jour de Noël 1865, par le P. Desgodins. Yerkalo a vu trois persécutions sanglantes et des tracasseries sans nombre; la consécration du martyre ne lui a point fait défaut, et, dans la seule persécution de 1905, outre le pasteur, le P. Bourdonnec, onze chrétiens surent mourir pour leur foi!

Yerkalo compte actuellement 320 chrétiens. Il en compterait plus de mille si les terrains suffisaient à les nourrir; faute de terrains, nos chrétiens s’allient forcément avec les paysans des villages voisins, et c’est alors l’apostasie sans exceprion. La mentalité est ainsi faite. Est chrétien, non pas celui qui a reçu le baptême, mais celui à qui l’église fait une situation viable. Le client est toujours de la religion de son patron.

En la date du 6 mars, Mgr. m’adresse un éloge succinct, mais fort éloquent de notre regretté P. Burdin: “Vous comprenez la grande perte que la Mission vient de faire: un de ses meilleurs ouvriers enlèvé dans la force de l’âge, 35 ans, 8 ans de Mission; les adversaires de l’église avaient à compter avec lui, et il avait la confiance de sa chrétienté!”

Des gens de Debou, venus aux Salines, affirment que leurs compatriotes, aidés des brigands, c’est à dire de tout le peuple de Rassi, Rinebo, etc., méditent une descente sur le marché d’Atentze. Ehl oui, il y a pas mal de charges venues des Indes, via Lhassa, actuellement en dépôt à Atentze; et, bien qu’on en ait volé tant et plus sur les routes, on en a manqué davantage encore. La mystique du thibétain (que Mme. David-Néel me pardonne d’en donner une interprétation légèrement différente de la sienne! la vérité n’y perdra rien!), consistent à prendre le bien d’autrui là où il se trouve, et à tuer pour ce faire si c’est nécessaire, il est probable qu’Atentze en goûtera sous peu le charme!

Mais tout ne va pas bien dans le ménage des loups. Deux chefs de brigands de Ri¬nebé, beaux-frères d’ailleurs, s’étant disputé parce que leurs gosses s’étaient querellés, viennent de s’entretuer. Le lama défroqué, Paké-Lasé, fut le premier à recourir aux armes. Il tua son rival dans une embuscade; à la vérité, il le manqua,

Mais, son cheval ayant pris peur, le malheureux fut entraîné dans un ravin où il ne tarda pas à mourir de ses blessures, non sans avoir essayé de se venger en déchargeant son Mauser sur celui qui venait de causer sa mort. Restaient ses frères, et, la vengeance étant la marque par excellence de la piété filiale ou fraternelle, Paké-Laéé ne tarda pas à mordre la poussière.

Le chef indigène de Debou avait tenté d’une réconciliation, nécessaire pour les expéditions lointaines. Ayant échoué, le mandarin chinois de Nderong s’en mêla, parce que la victime était son client; sans doute, estima-t-il que le procès ne comportait pas qu’une solution, et, sous prétexte de trancher un litige, il trancha la vie de l’assassin et ce, malgré tous les . . .  amulettes dont aimait à se couvrir le défroqué. Maintenant les deux partis se regardent du coin de l’oeil, guettant l’occasion favorable. Bonne chancel et qu’il advienne d’eux ce qu’il advint de ces deux chiens furieux qui s’entredévorètent jusqu’à qu’il ne resta que la queue de l’un d’eux!

La gabelle étant montée de 15 à 60 roupies, nos commerçants s’en vont vendre leur sel vers le fleuve bleu où les céréales sont abondantes, tandis que dans le Mékong c’est la disette. Ainsi, le gabelou d’Atentze en est pour ses frais.

15. Alerte aux Salines. Des gens de Sanguen ont pillé une caravane de 20 bêtes au Kiala; les tributaires sont levés pour la poursuite, et ils sont assez heureux pour reprendre leur butin aux pillards.

La typhoïde aurait fait de 15 à 20 victimes à Atentze

 20 Dans sa.lettre du 6 crt. le P. Goré permet de conserver au poste de Yerkalo la relique de la vraie Croix, vénérée à la chapelle, tous les vendredis de Carême, depuis l’arrivée du P. Burdin, qui l’avait reçue des Dames Cavaillier. Merci! au nom des chrétiens de Yerkalo et de leurs futurs curés! Lettre de Mgr.: “Le P. Goré trouvera la solution acceptable pour Yerkalo.” Donc la candidature de M. Tornay devient certaine.

Félicitations ou condoléances?  l’un et l’autre, je crois. De son côté le P. Tornay récrit qu’il compte sur le P. Burdin pour accomplir la rude tâche qui l’attend. Cher confrère, vous ne serez pas déçu! il y a au cimetière de Yerkalo, prêtres qui se reposent de leur labeur: les PP. Couroux, Nussbaum et Burdin. Ils se reposent, mais leur coeur veille! Et combien d’autres prêtres qui ont arrosé en leur temps de leurs sueurs, ce coin de la vigne du Seigneur, et qui sont pour la plupart décédés, vous aideront aussi du haut du ciel! En 80 ans, Yerkalo a eu 14 curés et 6 vicaires; M. Tornay en sera le 15me. Nous lui souhaitons de tout coeur un long et fructueux apostolat. N’oublions pas que les trois derniers Vicaires Apostoliques du Thibet: NN.SS. Biet, Giraudeau et Valentin, actuellement en charge, ont été d’abord curés de Yerkalo: c’est devenu une tradition!

22. De Tatsienlou m’arrive un journal thibétain: c’est bien le premier de son espèce. Toutefois, il convient d’ajouter que l’initiative n’en revient pas au Thibet mais à la Chine, qui s’en sert pour sa propagande anti-japonaise. Les Thibétains, en effet, ne cachent guère leurs sentiments de sympathies pour le Japon dont ils souhaitent la victoire. Maintenant que le Japon se fait battre partout, les chinois tiennent à ce que les thibétains ne l’ignorent pas. Je me suis empressé de montrer ce journal à nos chars lamas de Pétines: il faut leur prôher l’humilité, pour les moyens dont on dispose!

26. Visite au gabelou de Pétines. Ce monsieur est né dans la province de Lhassa; aussi, son langage est-il difficile à comprendre au pays des Salines. Il s’habille de fines étoffes, se parfume et mange des bonbons. Ainsi, le thibétaine crasseux et puant le beurre rance, n’est plus qu’un personnage de légende. Le thibétain se modernise, et le grand chic à Lhassa est de s’habiller à l’européenne. On croit que Lhassa est le coin le plus reculé du monde; or Lhassa a son usine électrique, ses studios de photographie, ses boutiques à fenêtres vitrées; les vélos circulent dans les rues, en attendant l’auto et l’avion; le télégraphe fonctionne entre Lhassa et les Indes; les commerçants s’en servent pour faire des virements d’argent entre Lhassa et Likiang.

Durant cette guerre, à cause de l’occupation de la Birmanie par les Japonais, Lhassa est devenu le grand boulevard du commerce entre les Indes et la Chine. Va à Lhassa qui veut, et sans passeport, les étrangers excepté. Jésus-Christ seul, n’a pas droit de cité à Lhassa; et pourquoi? parceque il n’a pas obtenu de visa des nombreux consulats anglais chargés de veiller à l’inviolabilité de la Terre des esprits.

Pour ne pas déplaire aux lamas, les anglais font attendre le Christ à la porte. Mais l’heure du Christ viendra par les anglais ou malgré les anglais. Qui sait si elle n’est pas beaucoup plus près que nous ne l’imaginons? Prions et préparons-nous!

Yerkalo, ce 11 mai 1945.

A. Lovey C.R.

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