Le Grand Saint-Bernard au Thibet

L’année 1936 aura été fertile en épisodes, les uns joyeux, d’autres angoissants, pour les missionnaires du Thibet chinois.

Nos lecteurs de l’an dernier ont appris que la Congrégation des Chanoines Réguliers du Grand Saint-Bernard avait fait un pas de plus dans la collaboration à l’oeuvre missionnaire, puisque deux Pères et un Frère se sont embarqués, à Marseille, le 26 février, pour rejoindre leurs confrères partis en 1933.

Ce renfort était urgent afin de mener à chef la construction du nouveau Saint-Bernard, au col de Latsa, sans délaisser les chrétiens de la vallée et tout en y continuant l’évangélisation des païens. Car pour augmenter les chances de succès il faut que les missionnaires puissent suivre de près la population ; bien petite en effet peut-être leur influence, s’il ne s’en trouve un que chaque 50 km. ou plus.

Vous comprenez donc quelle a été la joie de nos anciens de là-bas en apprenant le départ des 3 nouveaux. Cette joie fut bien vite troublée par la menace d’un grave danger : les communistes. II s’en fallut de peu que nos confrères ne tombassent entre leurs mains. Le Fr. Duc venu à la rencontre des arrivants n’échappa aux « rouges » que grâce à la rapidité avec laquelle il effectua le voyage Weisi-Tali. A Tali, le Frère et ses 3 compagnons furent presque cernés durant 3 semaines. Enfin ils purent partir, mais en arrivant à Weisi ils trouvèrent la résidence abandonnée et les missionnaires en fuite.

En effet, quelques jours plus tôt, les communistes s’étaient approchés jusqu’à une demi-journée de Weisi. Dès le 25 avril les pasteurs protestants avaient reçu de leur consul l’ordre de fuir le Yunnan. Le 28, le mandarin fait dire à nos confrères de partir au plus tôt. II était temps ! Les PP. Melly, Coquoz ainsi que M. Chappelet ne durent qu’à une fuite précipitée de pouvoir échapper au sort que leur réservaient les communistes. Sept heures de marche sans arrêt les conduisirent à un village où ils furent rejoints par deux « rouges » qui cependant n’osèrent pas les attaquer, mais allèrent chercher du renfort. Pour les dépister nos confrères se séparèrent ; et ce n’est que 10 jours plus tard qu’ils se retrouvèrent plus au nord, à Bâhang, chez un Père des Missions Etrangères de Paris.

A travers la montagne et la neige, le Père Coquoz avait fait 400 km. et M. Melly 300 dont 97 en un seul jour. Heureusement les « rouges » ne restèrent pas longtemps dans ces parages, de sorte que les fuyards purent le 18 mai rejoindre à Weisi les nouveaux arrivés qui les attendaient.

« Nous partons de Siao-Weisi de grand matin pour faire les 55 km. qui nous séparent de nos chers confrères. Nous allons vite malgré la forte chaleur. Vers les 5 heures, nous voyons loin devant nous 4 casques blancs. Ils sont là ! De part et d’autre on court à la rencontre et .. . je vous laisse deviner la joie et le bonheur du revoir.”

Mais parlons de Latsa et de son hospice . . . en projet, qui a été la raison principale du départ de nos confrères. Nos lecteurs de l’an dernier ont déjà une idée de ce col situé à 3800 m. d’altitude et où durant la bonne saison il passe plus de cent voyageurs par jour. L’hospice sera habité l’hiver aussi, et avouons que ce n’est pas là une petite affaire, car s’il fait mauvais temps une partie de l’été, que sera-ce l’hiver? Chaque fois que nos confrères ont voulu s’établir pour quelques jours à Latsa, ils furent surpris par la tempête. En 1936, encore au début de mars, ils avaient projeté d’y camper 8 jours en pleine neige pour se rendre mieux compte des conditions d’hiver. Ils ne purent y rester que 2 jours, attendant en vain un rayon de soleil qui ne vint pas. « Le temps se gâte de plus en plus, écrit le P. Coquoz, le vent ne cesse de souffler avec violence, le brouillard est si dense qu’on risque fort de s’égarer dès qu’on fait deux pas hors de la hutte ; dans ces conditions, inutile d’attendre plus longtemps, nous plions bagage. »

En septembre dernier toutefois, le temps fut meilleur et les travaux purent avancer un peu plus rapidement. Mais je laisse la parole à un missionnaire, le P. Maurice Tornay, d’Orsières. II se trouve sur le col pour surveiller les ouvriers. C’est de là même qu’il nous écrit :

« Au moment même où vous vous hâtez vers Matines, me voici dans le soleil de septembre sur la montagne: la mine terrible, ainsi qu’il convient à un commandant de sauvages, le coeur un peu « chose », parce que je suis seul ; me voici, près des fondements de l’hospice, assis à regarder et à comprendre, pour vous la faire voir et comprendre, la montagne à laquelle vous pensez souvent et que beaucoup peut-être ont déjà adoptée pour une seconde et future patrie. »

« L a t s a ! Vous en savez bientôt par coeur le chemin. Durant 9 heures, durant 15 pipées et 3 chapelets, dirait le P. Nussbaum, on descend vers le S-O. le long de la vallée de Weisi, jusqu’au Mékong que l’on remonte presque à angle droit vers le N., pour arriver, 3 heures après, chez le curé de Siao-Weisi. Là, on se repose à veiller.

Le lendemain ou sur-lendemain, si l’on suit le chemin le plus ordinaire, pendant 3 heures encore on remonte le long du Mékong. Ce sont des bouts de voyage comme celui-ci qui causent nos plus grands, sinon nos uniques plaisirs. Mais pour les goûter, je suis bien content d’avoir donné tout ce que j’ai donné et, s’il le fallait, je donnerais plus encore. »

« Le fleuve bruit comme un tonnerre lointain. Des souvenirs ou des ébauches de village font semblant de peupler ce pays sauvage et noir … Mais, soudain, on sent comme une angoisse : c’est que le pont de corde apparaît. II fait l’impression d’une ficelle sur l’abîme. MM. Melly et Coquoz me regardent, s’efforçant de découvrir, sous un calme peut-être apparent, de secrètes et trop humaines émotions. Pour moi je leur prépare un coup d’éclat : « Faut-il garder la pipe ; faut-il la poser ? Si je la garde, ils sauront à quoi s’en tenir ; j’aurai fait mes preuves ; seulement je risque de mordre trop fort, d’en laisser tomber une partie, de conserver seul un bout de tuyau en bouche ; ce serait contre-épreuve. Bref ! posons la pipe. On a fini de me ficeler, je pars et, me retrouve à l’autre bout, en train de me chicaner : ,Pourquoi n’as-tu pas gardé la pipe !

De l’autre côté on monte à Kiazé. Retenez ce nom et permettez-moi une digression. »
« Kiazé est un petit village, mais important comme une capitale pour être la résidence d’un chef Lissou. Qu’est-ce qu’un Lissou ? C’est un Valaisan du 7me siècle. Par nostalgie de liberté et de solitude, ou par crainte de la fièvre, ne pouvant habiter la plaine, il a fait de la montagne sa nourricière. Ce sont les rudes gazons suspendus sur les rochers qu’il défriche ; ce sont des « replats » presque inaccessibles qu’il aime pour y bâtir sa demeure. Et quand la terre est épuisée, il s’en choisit une autre. II vit de sarrasin, de maïs et de blé; il boit volontiers la goutte. Comme la terre produit facilement le peu dont il a besoin, il passe une grande partie de son temps à courir ses monts, chassant et pillant. De temps en temps il descend dans la plaine. Le Lissou est un homme à peu près de notre taille ; sa figure sèche est ravinée par la colère, les passions et la vie dure ; ses yeux, grands et noirs, se perdent on ne sait où ; taille droite, jambes nues, pieds cornés par les bambous qu’ils ont foulés. Est-ce tout? Non ; le Lissou est encore un « bon type ». II a l’air de fuir la société et pourtant il aime la compagnie. II reçoit bien ses hôtes, à moins qu’il ne soit trop sauvage. Enfin, par dessus tout il se ferait volontiers catholique, et sa langue rude comme nos patois n’est pas très difficile. C’est le peuple chéri de M. Chappelet qui ne pense qu’à eux. Aidez-le bien par vos prières. »

« Quand nous arrivons à Kiazé, le chef, le Besset, pour l’appeler par son nom, nous fête. Avec déférence il nous conduit dans sa grange — sa grange est préférable à sa maison —, nous offre une poule, du fromage et des haricots. — Aux dernières flambées de notre foyer, nous nous endormons. »

« Le lendemain, par un vallon latéral du Mékong, il s’agit de gagner Latsa. On quitte le village et l’on disparaît dans une forêt qui finit elle-même à Latsa. Un « replat » assez large où dort de l’eau entre deux arêtes à peu près bien vêtues de gazon. Un autre « replat » ; voici le refuge. »

« Que faisons-nous ici ? Nous surveillons les travaux : Quelque 30 m. plus bas, un peu à droite, l’hospice lentement surgit de terre. II faut être là pour contrôler la rectitude des lignes, la solidité des murs et bien d’autres choses encore. »

« On exerce l’hospitalité. Souvent des passants viennent demander des remèdes et boire du thé. L’hospice fonctionne avant d’être construit. — On blague : apprenez, Messieurs, que M. Melly a été nommé roi des Lissous. Le « Besset » de Kiazé, j’en suis témoin, lui a appris sa nomination. La raison en est que nous sommes de braves gens et que les Chinois sont des usuriers. »

« Montons, une pipée durant. Voici un premier col qui nous ouvre passage sur un gros vallon : celui d'”Allo ». On n’a qu’à continuer le chemin sur l’arrête gauche ; on arrive au second col, le vrai Latsapass celui-là et qui, par une descente vertigineuse, en 4 heures nous con-duit dans la Salouen. »

« Mais ici sur le col, chantons nos espoirs : nous sommes, si nous comptons les heures de montée (sans arrêt), à 7 heures de la Salouen, et à 9—10 heures du Mékong. Entre les deux vallées, un commerce intense se fait : échange de marchandises vers la Salouen et les frontières de la Birmanie. Les transports se font à dos d’hommes. Les pauvres por¬teurs, chargés de 35 à 40 kilos, se contentent pour toute nourriture, d’une galette de maïs ou de sarrasin et passent la nuit, comme ils peuvent, dans les bois sur l’un ou l’autre versant. Ou bien ce sont des commerçants, simples piétons, qui surpris par la pluie ou le mauvais temps seraient heureux de trouver un abri. »

« S’il y avait à l’hospice 3 ou 4 prêtres, l’un resterait là en permanence pour prêcher aux heures des repas, les autres seraient très bien placés pour travailler dans les vallées à la conversion des Lissous. Dites-moi, n’aimeriez-vous pas descendre dans le vallon d’Allo, noir de forêts, sauvage comme un désert ; parcourir les rives escarpées de la Salouen, éreinté jusqu’à marcher à quatre pattes ; oui, mais, de ces jointes et de ces creux, faire surgir des clochers, couvrir le tonnerre des fleuves par celui des cantiques et mourir inconnu dans un village. Voilà le pain qui nous attend. Qui en veut? Je n’ai pas encore bien goûté son âcre saveur, mais je n’en sais pas de préférable. — Ou bien il pourrait se faire aussi que l’on coure sans résultat, sans voir le clocher, sans entendre les cantiques ; mais il me semble que courir pour Dieu est une oeuvre assez grande et assez ‘belle en elle-même pour se passer de résultat, si la chose était possible. »

Oui, espérons, avec la grâce de Dieu, que nous attirerons par nos prières, nos sacrifices, nos souffrances, n’est-ce pas, cher lecteur, ces populations qui peu à peu s’ouvriront à la vraie foi. Le Père Coquoz n’écrit-il pas :

« Ces jours-ci, pour la première fois à Siao-Weisi, se déroulent les cérémonies de la semaine sainte. En guise de reposoir pour le jeudi saint on a dressé notre tente, laquelle surélevée et tapissée ad hoc, s’est trouvée transformée en une mignonne chapelle ardente. Belle assistance, cantiques latins, chinois et thibétains sans interruption du matin au soir. Demain, samedi saint, le missionnaire de Siao-Weisi aura la consolation de conférer le baptême à huit catéchumènes adultes. »

Ce travail de conversions ne va pas sans difficultés ; la principale peut-être, c’est que le Chinois est trop matérialiste. Les chrétiens eux-mêmes ne sont point fervents. Nos confrères nous disent que dans cette région les meilleurs ne valent pas plus que nos médiocres catholiques du Valais. Beaucoup se découragent parce que le Seigneur ne les enrichit pas…

« Ah ! si la religion était synonyme de richesse, fous les Chinois seraient chrétiens du jour au lendemain. Dans tout le Yunnan, c’est la même chose, nous dit le Frère Duc ; c’est une race qui n’a aucune préoccupation pour l’au-delà. Il n’y a que ce qui peut leur procurer une jouissance immédiate qui les touche ; tout le reste ne vaut pas un bol de riz. Mais il ne faut pas se décourager : lorsque le bon Dieu voudra, il saura bien toucher les coeurs de ces insouciants.»

Cela paraît vrai, quand il s’agit des Chinois ; M. Chappelet le confirme « Rien à faire 1 Nos mentalités européennes subissent de rudes coups avec les Chinois. Le P. Basé (un missionnaire de Tali) qui prêcha notre dernière retraite, affirme que tout Chinois est ingrat, égoïste et orgueilleux. S’il n’y avait pas de martyrs parmi eux, on pourrait presque croire qu’il a raison. Le jour où j’assisterai à un acte de dévouement désintéressé, où je recevrai une preuve incontestable d’amitié ou d’affection de la part d’un Chinois, sera pour moi un des meilleurs de ma vie. »

Mais voici de sa part une note plus réconfortante : « Les Lissous me donnent un peu de consolation sur ce terrain (reconnaissance et amitié) il paraît même se dessiner un mouvement de conversions chez mes amis Lissous, près de Siao-Weisi. Mon professeur de lissou, un sauvage comme les autres, mais parlant un peu chinois, m’a dit que plusieurs d’entre eux voudraient embrasser ma religion. Lui-même demande à s’instruire. Dès que je pourrai essayer de traduire un peu de catéchisme et quelques prières et chants en lissou, nous commencerons l’évangélisation parmi eux. »

Ami lecteur, nous avons, nous aussi, notre rôle dans cette évangélisation nous pouvons tous et nous devons à notre manière être des missionnaires. Nous ne pouvons pas tous partir pour ces pays infidèles, ni donner de grosses sommes d’argent, mais nous pouvons tous prier et souffrir pour obtenir que la grâce de Dieu vienne transformer ces coeurs et éclairer les intelligences de ceux qui sont encore dans les ténèbres. Nos missionnaires nous demandent de les aider ; car, comme dit encore M. Chappelet « La montagne de Latsa est encore trop dans les griffes du diable ; trop de meurtres, trop de vols, trop de blasphèmes attendent d’être effacés par la charité et la prière. Mais le jour n’est plus très loin où l’on pourra y prier dans un sanctuaire, moins beau certes que celui du Mont-Joux, mais jouissant de la même paix sous la protection de S. Bernard et sous la garde de ses fils. »

J. B., chanoine régulier, Grand Saint-Bernard.

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