Tiré du chapitre 3 du mémoire de licence (juillet 1986) de Frédéric Giroud intitulé "La mission des chanoines du Grand-Saint-Bernard au Thibet (1933-1952)

Conditions atmosphériques et recrutement des ouvriers

Avant même l'ouverture du chantier, deux difficultés se présentent aux vaillants Chanoines.

L'une a trait au climat régnant dans ces régions, aggravé encore par l'altitude de 4000 mètres.

Ce que nous appelons "mauvais temps" devient presque la règle générale. Des intempéries sous forme de pluie ou de neige, tombent sur le Latsa plus de deux cents jours par an, principalement en juin et en juillet, lorsque la mousson de l'Océan Indien, traversant l'Inde et la Birmanie, vient se déverser sur les contreforts des montagnes tibétaines. Les missionnaires du Saint-Bernard communiquent :

"Le mauvais temps est presque continu sur la chaîne du Latsa : brouil¬lards, vent glacé, pluie, grêle ne vous y laissent quasi pas de répit (Lettre du Thibet N° 25 d'octobre 1935). "

La vallée de l'Irrawady toute proche favorise encore les précipitations. De si mauvaises conditions météorologiques constitueront un obstacle majeur à l'avancement des travaux. Une fois la mauvaise saison passée, on ne peut guère rouvrir le chantier avant juillet :

"La neige a disparu complètement et c'est le meilleur moment pour construire, car le temps est ordinairement beau (Lettre du Thibet N 46 de juin 1937)."

Et il est illusoire d'espérer les poursuivre au-delà d'octobre. D'autre part, il n'est pratiquement, au cours du bref intermède entre deux hivers, aucune journée où l'on puisse oeuvrer normalement, à cause d'une bruine tenace, que le froid mordant rend insoutenable :

"Les travaux à 3800 mètres ne peuvent s'exécuter que durant les quelques mois d'été et (...) dans cette région, l'été est principalement la saison des grandes pluies (GSBT – avril 1955 – p. 38)."

Au total, sur les quelque quatre mois de stationnement annuel sur la montagne, seuls deux sont plus ou moins propices aux terrassiers :

"(...) tandis qu'en août et septembre, c'est la pluie sans discontinuer (Lettre du Thibet N° 46 de juin 1937)."

Le temps qui se gâte rapidement dès l'arrière-saison surprend désagréa¬blement les entrepreneurs. Le Supérieur Melly s'en désole :

"Pourtant l'automne, ce doit être le meilleur moment pour le travail ici (P. Mely cité in GSBT – juillet 1975 p. 95)."

Ce rude climat est si intenable pour les Chanoines, qui se sont pourtant aguerris dans les Alpes valaisannes, qu'un Religieux, dépité, lâche :

"Si nous avions connu le pays, jamais nous ne nous serions engagés ! » (GSBT – avril 1973 – p. 59)

Pour ce qui est de l'hiver, il fait véritablement son apparition en novembre, et encore le Col n'est-il fermé en définitive qu'à partir de la mi-décembre, pour être à nouveau praticable dès la fin avril. On ne peut tenir la mauvaise saison pour très rigoureuse si l'on prend comme point de compa¬raison le col du Grand-Saint-Bernard : les chutes de neige n'excèdent guère les dix à douze mètres l'an, et le mercure des thermomètres ne descend pas jusque dans les profondeurs polaires.
Relativement aux rigueurs de l'hiver, le Latsa soutient la comparaison avec le Sila et le Dokerla :

"Il est à remarquer qu'à altitude égale, les passes du sud sont plus tôt et plus longtemps obstruées par les neiges que celles du nord. Cette anomalie est due à ce que les pluies, aux abords, du Yunnan, sont plus abondantes et plus fréquentes qu'au nord (op. cit. p.2)."

La seconde difficulté contre laquelle buttent les missionnaires du Saint-Bernard a trait à l'enrôlement de travailleurs pour le chantier d'altitude. C'est là une répercussion du détestable climat de cette contrée. A Weisi, chacun l'a saisi :

"(...) on comprend dès lors que nos indigènes, si montagnards soient ils, éprouvent une grande répugnance à travailler sur la haute montagne: ils sont si mal habillés : une culotte et une robe de chanvre grossier: ce n'est vraiment pas suffisant pour un séjour prolongé sur l'alpe." (Lettre du Thibet N° 25 d'août 1935)."

Dès l'été 1935, celui-là même où l'autorisation est accordée, les Pères valaisans se lancent dans une intense campagne d'embauche. A la mi-juillet sont entamés les pourparlers avec le "besset" de Kiatze. En premier lieu, on se fait fort de dissiper l'équivoque qui s'est insinuée dans son esprit:

"Le chef Djamba craignant que notre construction ne soit imposée à ses sujets à titre de corvée... nous demande si nous agissons de concert avec les Chinois : nous répondons que nous sommes autorisés par Yunnansen à construire, mais que c'est à notre seule initiative que nous entreprenons cette oeuvre, ce qui rassure notre interlocuteur." Lettre du Thibet N° 25 d'août 1935)."

Pourtant, nonobstant ces mises au clair, les autochtones ne se laissent guère tenter. Un des Chanoines, que les circonstances ont mué pour un temps en "sergent recruteur", constate avec amertume la vanité de ses tentatives :

"Ces deux raisons et, de plus, le trop grand éloignement de leurs foyers, m'ont totalement fait échouer lorsque j'ai voulu ces jours-ci engager quelques Lissous des environs de Siao-Weisi." (Lettre du Thibet N° 25 d'août 1935)"

Heureusement pour les promoteurs de l'oeuvre charitable, le vent allait tourner à la faveur d'une circonstance peu banale. Le déclic se produit à l'instigation de Robert Chappelet, avec à son origine le lien d'amitié qui l'unit au chef de Sékine, groupe de hameaux lissous situés au pied du col, côté Salouen. "L'association" de Noupa, c'est le nom du chef, et de Bob ouvre des perspectives réjouissantes, comme se plaît à le relever l'auxiliaire des Bernardins :

"Bien des fois, son aide me fut précièuse lorsqu'il s'agissait de recruter des ouvriers (...) au col de Latsa." (Bob Chappelet cite in GSBT – avril 1948 – p. 50).

Dès lors, quelques-unes des transactions engagées tous azimuts en juillet aboutissent. Peu avant la mi-août, le chef du village de Kiatze promet d'envoyer trente-cinq de ses administrés, deux "bessets" du Loutzekiang s'engagent à fournir cinquante à soixante Lissous, et quelques jours plus tard arrive le "peitchang" (chef de village) de Kiadi avec vingt-trois hommes. Les effectifs qui besognent au chantier fluctuent, car les travailleurs n'offrent leurs services que pour une durée de trois à six jours', reste qu'à la fin août, une centaine d'ouvriers sont certains jours à la tâche au Col!