Tiré du chapitre 3 du mémoire de licence (juillet 1986) de Frédéric Giroud intitulé "La mission des chanoines du Grand-Saint-Bernard au Thibet (1933-1952)

Ouverture des travaux: apparition d'écueils

Les papiers officiels de la Capitale provinciale n'étaient pas encore en leur possession que déjà les Chanoines inspectaient, et ce à plusieurs reprises, le site de la construction. Après les reconnaissances de 1931, ce col semblait convenir tout à fait, et les renseignements collectés depuis n'allaient en rien contredire cette impression favorable :

"(...) ce qui nous fut confirmé par les différentes visites d'été et d'hiver que nous fîmes après notre arrivée à Weisi en 1933(GSBT – avril 1937- p. 55)."

Profitant des rares beaux jours, les nouveaux missionnaires organisent nombre d'excursions en direction du Latsa (MM. Coquoz et Chappelet, fin mai 1933). C'est lors de son séjour de juillet 1933 que le P.Melly détermina de manière précise et définitive le lieu où s'élèvera l'Hospice. Par le suite, aux alentours de la mi-février 1934 et 1935, les Pères passent par groupes de trois quelques jours sur place :

"Durant les deux premiers hivers, ils multiplièrent les expéditions vers le col du Latza pour se rendre compte des conditions d'enneigement, du danger d'avalanche, d'exposition aux vents, .des possibilités de ravitaillement en eau potable du futur Hospice (GSBT – avril 1955 – p. 37)."

Toutes ces incursions visaient à mettre en branle l'entreprise aussitôt l'aval des âutorités accordé.

Le 14 juin 1935 arrive arrive enfin le jour où le Supérieur des Chanoines reçoit le document du Gouvernement de Nankin, via la capitale provinciale et la sous-préfecture. La suite ne se fait pas attendre le 24 juin, le P.Coquoz quitte Siao-Weisi et se rend à la Maison-mère de la Communauté chinoise, répondant à la convocation du P.Melly :

"Il est très utile que nous nous trouvions quelques jours ensemble pour nous entendre sur un "plan d'attaque" de la montagne de Latza (Lettre du Thibet N° 23 de juin 1935)."

Avant qu'ils ne se soient concertés à Weisi, tous les Religieux avaient déjà été affectés à une fonction définie, dans le cadre de la réalisation de leur projet, la Lettre du Thibet du mois d'août en fait foi :

"Depuis longtemps chacun de nous quatre a eu son rôle bien déterminé: MM.Melly et Chappelet iront sur la montagne lancer et diriger les constructions ; frère Duc devra rester à Weisi où il cumulera les fonctions de gardien de la Résidence, d'infirmier et de "Procureur ès commissions (Lettre du Thibet N°25 d'août 1935)". Quant au quatrième (N.d.l.r. le P.Coquoz) tout en ayant soin de la chrétienté de Siao-Weisi (presque au pied de la montagne de Latza), il devra assurer le ravitaillement des bâtisseurs (Lettre du Thibet N° 25 d'août 1935)."

A Weisi, on convient au jour de la rencontre, d'envoyer les PP.Coquoz et Melly, ainsi que M.Chappelet, à la passe pour y effectuer une ultime course préparatoire. Sur place, ceux-ci dessinent un croquis de la topographie environnante. On ajoute à cette pièce le plan de l'Hospice, et on expédie les deux documents, exigés par les instances provinciales, à Yunnanfou. Parallèlement, le P.Melly fait parvenir au Prévôt Bourgeois le plan et le devis de la construction, qui sont entérinés par le Chapitre général de juillet 1935.

Depuis deux ans seulement dans "Empire du Milieu", demeurant à Weisi, au fond d'une vallée latérale du Mékong, les pionniers de la Mission du Saint-Bernard, en dépit des reconnaissances nombreuses, ne sont pas prêts à affronter les dures conditions imposées par l'altitude élevée et l'éloignement de la base logistique (Siao-Weisi). Nous allons distinguer trois types de problèmes, auxquels vont s'achopper les bâtisseurs :

- matériaux de construction

La carrière sise près du premier col fournit de la bonne pierre, même si elle n'est pas des plus faciles à tailler, et en quantité. On ne trouve par contre pas de pierre à chaux sur la montagne, ainsi est-on obligé de brûler cette composante du mortier au bord du Mékong, et de la faire transporter sur place par des mulets, d'où une explosion des coûts. Le bois est abondant, et de qualité supérieure ; on s'en procure dans la forêt voisine du Col, côté Mékong, l'acheminement étant rendu difficile par l'obligation de transporter celui-ci à dos d'hommes! On dispose ainsi de la majeure partie des matériaux de base pour une telle construction. Il fallait seulement songer à convoyer par caravane du Yunnan (plâtre, ciment), et même du Tonkin (vitres, fer, peinture) par le rail, plusieurs fournitures introuvables dans la "Mission de l'Intérieur".

- ravitaillement

Le P.Coquoz assure, depuis Siao-Weisi, l'approvisionnement du chantier, du moins pour ce qui regarde ses confrères et les ouvriers spécialisés:

"Quant à ravitailler nous-mêmes toute la troupe des manoeuvres, c'est une chose absolument impossible cette année." (Lettre du Thibet N°25 d'août 1935)

Les céréales, principalement le riz, proviennent de Kitchra, succursale de Siao-Weisi, où la Mission possède une grande propriété affectée aux cultures. Cependant, cela ne suffit pas à pourvoir totalement aux besoins du Latsa. Et il est délicat pour les Chanoines de se nantir en denrées alimentaires, tant à cause de leur rareté que de leur prix prohibitif. Plus d'une fois, le chef lissou Noupa sortit son ami Bob d'embarras :

"(...) lorsqu'il s'agissait (...) d'acheter des vivres pour mon chan¬tier, au col de Latsa" (Bob Chappelet, cité in GBST – avril 1948 – p.50)

- rendement des ouvriers

Les porteurs de pierres, maçons et terrassiers au service des missionnaires du Saint-Bernard ne sont pas des bourreaux de travail. Ils ne parviennent pas à se montrer disciplinés et leur tempérament ne les porte pas à l'assi¬duité à la tâche. Pour illustrer cette attitude, Robert Chappelet expose combien il doit se montrer vigilant à la surveillance de la carrière:

"Il ne faut pas perdre de vue la file des porteurs, car un bon nombre de ces Lissous ne cherche qu'à fournir le minimum de travail possible: fatigués ou non, dès qu'ils ne se sentent pas observés, ils ne manquent pas de s'asseoir sur les bords du chemin et de fumer une ou deux bonnes pipées... même trois si un coup de sifflet ne vient pas, les tirer de leur béatitude." (Lettre du Thibet de septembre 1935)."

Il n'est évidemment guère profitable pour les Pères de salarier des travail-leurs ayant la propension à prendre par trop souvent des pauses! En définitive pourtant, c'est un moindre mal eu égard à ceux qui abandonnent la partie après quelques jours :

"Les ouvriers de M. Cha, quand ils en avaient assez du Latsa, des pierres et du refuge, plantaient là leurs outils et s'en allaient en sourdine, pour ne plus jamais revenir (Croidys Pierre – Du Grand–Saint–Bernard au Thibet – Paris –Ed Spes – 1943 – p. 150)."