Tiré du chapitre 3 du mémoire de licence (juillet 1986) de Frédéric Giroud intitulé "La mission des chanoines du Grand-Saint-Bernard au Thibet (1933-1952)

Edification du Refuge (1935)

Au cours de leur réunion du 24 juin 1935, où les Religieux ont arrêté leur plan d'attaque, ils prennent le parti suivant :

"Nous espérons (...) pouvoir construire cet été un premier solide refuge qui servira de domicile à nous et à nos ouvriers durant la construction de l'Hospice proprement dit (Lettre du Thibet du juillet 1935)."

Nantis de cet ordre de mission déterminé collégialement, MM.Melly et Chappelet , peu avant la mi-août, sont sur le chemin du Latsa. Les complications évoquées précédemment se manifestent incontinent, ainsi que le rapporte •ce billet du curé de Siao-Weisi :
"Mercredi le 14 VIII. Encore ici, à Kiatze... Pluies. Pas de pont sur le torrent, porteurs en retard... difficultés pour engager les ouvriers..." (Lettre du Thibet N° 25 d'août 1935)

Le 15 août, les deux Pères sont rendus à destination, ils sont accompagnés par quatre maçons et leurs deux "boys", ainsi que par huit porteurs lissous chargés du matériel. A peine sur les lieux, les éléments se déchaînent contre la petite colonie. Le 17 de ce mois, un message est dépêché au P.Coquoz, "l'architecte de l'ensemble" (Croidys) :

"Arrivés sur place avec 'le plus mauvais temps possible... Les manoeuvres Lissous au complet ont tourné les talons ainsi que les deux porteurs des maçons. Je crains fort que les maçons eux-mêmes ne veuillent rester bien longtemps par ici (Lettre du Thibet N° 25 d'août 1935)."

Les intempéries dissuadent dans un premier temps les manoeuvres annoncés, provenant de Kiatze, de gagner le Latsa, et le P.Melly se laisse presque décourager. En tout cas, il s'interroge :

"Avec tous ces palabres, ces fuites d'ouvriers, ce froid, etc...on a de la peine à garder bon moral, non seulement de la "troupe", mais le sien propre. Qu'allons-nous faire si les ouvriers engagés ne vien¬nent pas ou repartent après une demi-journée de travail? (P. Melly cité in GBST – juillet 1973 – p.112) "

En dépit de ces contre-temps, autour du 20 août est posée la première pierre ode l'abri. Composé de trois compartiments séparés, il comportera un rez-de-chaussée et un galetas-mansarde. Trois salles occupent le plein pied où, comme dans toute maison tibétaine, trouvera place l'étable. L'étage, qui fait office de dortoirv et de dépôt, est divisé en trois pièces, dont une est réservée aux Religieux. Jusqu'à cent personnes pourront être hébergées sous ce toit.
Non loin de "l'Encoche", une centaine de mètres à l'écart du sentier :

"C'est là, à quelques pas du chemin que nous construirons cette année un premier refuge (Lettre du Thibet N° 24 de juillet 1935)."

On se détermine à monter tout d'abord un compartiment au complet, sous les ordres de Bob Chappelet, conducteur des travaux. Erigé en pierres sèches, chaux et ciment faisant défaut, on en dénombrera trois au total, d'une superficie de vingt-cinq mètres carrés chacun. Les cloisons de séparation aussi bien que les murs extérieurs auront une épaisseur de trois pieds environ.
Les travaux se déroulent à un rythme peu soutenu, ces quelques points suffisent à nous en faire saisir la raison :

"(...) le manque de main d'oeuvre spécialisée, la nécessité de trans¬porter à dos d'homme les lourds matériaux de construction, tels que bois et chaux, le manque presque total d'outils et de technique (GSBT – avril 1955 – p. 38)."

Et puis, si l'on en croit Maurice Tornay, qui passe de temps à autre des séries sur le Latsa :

"Nos ouvriers ne savent pas grand'chose (Lettre du Père Tornay à son frère Louis, du 17 janvier 1937)."

Néanmoins, le Supérieur Melly est en mesure de consigner le 3 septembre dans le "carnet de bord" du chantier :

"Les murs du Refuge sont à mi-hauteur (P. Melly in GSBT – avril 1974 –
p. 60."

Peu avant la mi-septembre, ils sont en haut! Pour terminer le gros oeuvre, il reste avant l'hiver à couvrir l'édifice, tâche à laquelle s'attellent les charpentiers, et à poser le plancher, ce dont se chargent les menuisiers. Le chantier se trouvant à la limite supérieure de la forêt, onze bûcherons y descendent, abattent des arbres, équarrissent et apprêtent le bois.
Dans le même temps se produisent des troubles dans la Salouen ; une insur-rection éclate, qui atteint bientôt les villages de Latsa et de Métaka, et oppose les maîtres chinois aux sujets lissous. Les terrassiers, issus pour la plupart de cette peuplade, quittent la montagne pour aller prêter main-forte à leurs frères.
Les maçons, de race chinoise, poursuivent leur besogne avec la dizaine de journaliers restants, originaires pour la plupart du Mékong.

En fin de compte, on doit fermer le chantier, durant quelques jours pensait-on, en attendant que soit rétabli le calme dans le Loutzekiang. Peu après le 20 septembre, on tente bien d'achever le premier compartiment, sans y parvenir, car en l'absence des Lissous, il était irréaliste de penser pouvoir porter les lourdes poutres du toit.
Le séjour sur le Col n'aura duré en 1935 qu'un seul petit mois!
Sans la révolte des Lissous, l'étape prévue aurait été accomplie. L'inachè¬vement de cette première cellule ne peut que navrer les Religieux :

"Elle aurait déjà rendu de précieux services aux voyageurs, tout particulièrement à nous ces jours-ci... (...) Surtout, nous aurions pu au printemps prochain nous rendre compte de la solidité de ce premier compartiment et adopter pour les\constructions futures une ligne de conduite basée sur l'expérience (Lettre du Thibet N°26 de septembre 1935)."

Outre l'opportunité d'éprouver sa résistance aux assaut de l'hiver tibétain, ce dont on aurait tiré quelques enseignements, terminer cette partie du Refuge aurait présenté un grand avantage l'été suivant, d'où la déter¬mination des Chanoines à l'ouverture du chantier :

"Il nous faut à tout prix parvenir à couvrir la construction afin de pouvoir y loger l'entrepreneur, ses ouvriers et nous-mêmes l'an prochain lors des travaux de l'Hospice lui-même (GSBT N° d'avril 1974 – p. 60)."

REFUGE LATSA ET ALENTOURETE 1936-REFUGE DE LATSALATSA