Tiré du chapitre 3 du mémoire de licence (juillet 1986) de Frédéric Giroud intitulé "La mission des chanoines du Grand-Saint-Bernard au Thibet (1933-1952)

Une grève à 4000 mètres d'altitude (1938)

Dès les premiers instants de leur association, les Religieux du Saint-Bernard connaissent des ennuis avec le Lieou.
Le 30 août 1936, on lit dans la circulaire à l'intention des Confrères :

"Alors que M. Lattion se préparait à partir pour le Latsa, arrivait un courrier express de M. Chappelet réclamant la présence indispensable de M. Melly sur le col. L'entrepreneur oublieux du contrat n'en veut faire qu'à sa tête et comme le contrat a été fait entre lui et M. Melly, il n'admet pas les indications d'un tiers Voilà bien les Chinois (Lettre du Thibet N° 36 d'août 1936)."

Par la suite, d'autres incidents émaillent les relations tumultueuses entre les contractants, ce qui concourt à les dégrader toujours davantage. Au moment où ils s'apprêtent à passer leur quatrième saison au Latsa, les Chanoines s'attendent au pire, l'ingénieur n'a-t-il pas menacé fin 1937 de casser unilatéralement l'engagement qui le lie, pour une année encore, à ses employeurs? Le P. Melly ne cède pas au chantage.

Le 6 juillet 1938, le frère Duc et le chanoine Lattion montent sur la montagne de Latsa. Une trentaine de tailleurs de pierre et de menuisiers y oeuvrent. Tirant bénéfice du beau temps de la première quinzaine, l'avance est appréciable : les murs croissent rapidement, et avoisinent le milieu du premier étage.
Puis, le Lieou se fait porter malade, plus personne n'est là pour diriger les travaux.
De plus, seuls quelques-uns des manoeuvres ont retrouvé la route du Latsa.
Les chanoines Melly et Coquoz gagnent le théâtre du conflit latent, la situation tendant à devenir préoccupante. Ils sont sur place le 8 août. A partir du surlendemain, les événements se précipitent :

(...) palabres avec l'entrepreneur, grève des ouvriers et re-palabres, arrêt des travaux descente "in corpore" de la montagne ; règlement des comptes à Siao-Weisi avec le Lieou et finalement son exeat, à notre grande joie (Lettre du Thibet, N° 60-61 d'août et septembre 1936)."

Passons en revue les éléments de cette crise à rebondissements :

- le Lieou formule des revendications financières inacceptables pour les Bernardins (9 août)

- l'entrepreneur convainc les ouvriers de cesser le travail ; ces derniers se préparent à quitter le chantier (10 août)

- un accommodement est contracté entre les deux parties ; le Lieou s'engage à fournir les manœuvres

- l'ingénieur ourdit une conspiration contre les Religieux : les ouvriers travaillent ostensiblement au ralenti

- le P.Melly prend la décision de suspendre les travaux (19 août), et convoque le chef de chantier devant le témoin de la ratification, M. Ly, et l'entrepreneur, M. Lieouse-hiong, le Supérieur rompt, un an avant son terme, le contrat (23 août) En 1939, l'élan des Religieux est brisé par le départ vers l'Europe, Supérieur, M.Melly, qui rentre pour cause de maladie.

Puis survient la Seconde guerre mondiale, qui paralyse totalement l'activité de la construction : l'argent qui venait de Suisse ne peut plus franchir la Chine, et il n'est plus possible à aucun renfort de rejoindre désormais la Communauté chinoise. Durant de longues années, il ne sera plus entendu parler de la réouverture du chantier.