SOUVENIR D'UN VOYAGE AVEC LE PERE TORNAY

Ce n'est pas sans hésitation, que j'ai accepté d'évoquer, pour les lecteurs de la revue, les souvenirs d'un voyage fait, en compagnie du chanoine Maurice Tornay, il y a vingt cinq ans.
 
Beaucoup d'eau a coulé, depuis, sous les ponts de corde du Mékong et beaucoup de sang a été versé, y compris celui de mon cher compagnon de voyage.
 
 
J'ai vécu tant d'événements dramatiques au cours des années de guerre, de révolution, de persécution, que ma mémoire ne remonte que rarement aussi loin dans le passé.
 
C'est au mois de mars 1938 que le Père Maurice Tornay et moi, prenions la piste pour nous rendre de Weisi, dans les Marches thibétaines du Yunnan, au lointain Tonkin, à la ville d'Hanoi, où le P. Tornay devait recevoir l'ordination sacerdotale et où je devais soigner une conjonctivite tenace, que m'avait valu la fumée du refuge de Latsa et autres lieux. 
 
L'année précédente, le P. Tornay était venu prendre un mois de vacances après un hiver d'étude intense, en me tenant compagnie à ce même refuge du chantier de Latsa. Ce mois avait suffi pour établir entre nous une solide camaraderie.
 
Aussi, ce voyage-aller, fut-il un des plus plaisants que j'aie fait. Marchant au pas raisonnable de notre caravane thibétaine, campant joyeusement sous les étoiles, chantant, priant ensemble, nous avancions vers la ville de Tali, où nous devions échanger nos montures pour un camion.
 
Deux jours surtout sont restés gravés dans ma mémoire :
 
Celui où nous passâmes le col du Yé Ki Pin, de mauvaise réputation, où, trop souvent les caravanes étaient attaquées par les brigands. 
 
Au pied du col, on nous avertit qu'une fois de plus une bande de « tsoui » pillards était signalée au sommet.
 
Nous sommes très indécis : faut-il tenter le passage ou attendre l'arrivée d'hypothétiques soldats. Voyant partir une caravane chinoise, nous décidons de faire de même. Les yeux et les oreilles aux aguets, nous montons vers le sommet. 
 
Nos Thibétains étreignent nerveusement la poignée de leurs sabres. Ces armes ne leur auraient pas servi à grand chose, car, arrivant fort soulagés de l'autre côté de la montagne, nous apprenons, que la caravane qui nous précédait avait été pillée par une bande de soldats en rupture de ban, fort bien armés. 
 
Ce n'est pas tout : environ deux heures après, nous arrivaient les survivants d'une caravane qui nous suivait.
 
Ce jour-là, la divine Providence nous avait protégés de façon presque miraculeuse et ce n'est que onze ans plus tard, que le P. Tornay devait mourir au sommet d'un col.
 
L'autre souvenir est moins dramatique.
 
Un beau soir, nous décidons, d'un commun accord, de nous débarrasser de nos barbes et, pour la première fois depuis cinq ans, je pus contempler mon visage imberbe dans la petite glace suspendue au manche d'un poignard fiché dans le tronc d'un pin.
 
Après une joyeuse visite aux bons Pères de Bétharram, à Tali, et après avoir refait connaissance avec les délicieuses nouilles chinoises dans les petits restaurants de Chia-Kouan, nous montons à bord d'un camion chinois bien délabré. 
 
A deux reprises, nos chauffeurs devaient nous faire des démonstrations de leur légendaire système « D », qui leur permet de faire des réparations compliquées à l'aide d'un morceau de tôle de touque et d'un bout de fil de fer, voire d'un vieux clou.
 
D'abord, un pneu crève à une roue avant. Evidemment, le camion ne possède pas de roue de rechange. Aucune importance, nous dit le chauffeur, en enlevant une des quatre roues jumelées arrière, pour la mettre à l'avant. Et notre camion de continuer, l'unique roue arrière aplatie par le lourd chargement de sacs de sel surmontés de voyageurs.
 
La seconde panne est plus grave ; un ressort cassé. « Nous devrons attendre qu'on nous apporte un ressort de rechange, démonter, décharger, il y en a pour deux ou trois jours d'attente », dis-je à mon compagnon. 
 
Mais nos deux chauffeurs partent dans la forêt, munis d'une hache, pour revenir au bout d'un moment avec le tronc d'un jeune chêne-vert. Le tronc est enfilé sous le camion, soulevé avec un cric, attaché solidement au pare-chocs avant avec une corde et nous voilà partis. 
 
A l'arrivée, le chauffeur examinera sa réparation d'un oeil critique et déclarera, « ça ira pour deux ou trois voyages ».
 
Nous retrouvons avec grand plaisir les Pères et la petite colonie étrangère de la capitale provinciale, Yunnanfou, qui depuis a pris le nom de Kunming. Puis, en trois jours de train, la ligne du Tonkin, avec ses 157 tunnels et ses célèbres ponts métalliques, nous amène à Hanoï.
 
Nous y souffrons de la chaleur, tandis que les Pères des Missions Etrangères de Paris qui nous ont reçus à bras ouverts, sortent en douillette, car pour eux, c'est encore l'hiver.
 
Trois jours après notre arrivée, le P. Maurice Tornay entre en retraite au couvent des Pères Rédemptoristes canadiens. Mais les Pères ne veulent pas séparer complètement les deux broussards et je suis invité à venir, tous les jours, partager le petit déjeuner de mon compagnon.
 
En rapide succession, le P. Tornay, reçoit les ordres majeurs. Enfin, au bout de quinze jours arrive le moment suprême. Des mains de Mgr Chaize, Vicaire apostolique d'Hanoï, le P. Tornay reçoit l'ordination sacerdotale dans la chapelle des Pères Rédemptoristes.
 
Je suis le seul laïque présent. Le lendemain, je sers la messe au nouveau Père de la Mission du Saint-Bernard et j'avoue sans honte, que je me suis quelque peu embrouillé dans mes répons.
 
Nous ne nous attarderons pas à Hanoi:, car le P. Tornay a hâte de célébrer sa Première Messe solennelle au milieu de ses confrères et des chrétiens de sa Mission. Mais il semble que des mauvais esprits prennent un malin plaisir à retarder le plus possible ce jour tant désiré.
 
Tandis qu'à Yunnanfou nous faisons nos derniers achats et bouclons nos cantines, les pluies cle la Mousson démolissent la mauvaise route qui relie la capitale à Tali. Pendant un mois et demi aucun camion ne quitte la gare où nous allons aux nouvelles jour après jour. Deux ou trois fois, il y a fausse alerte, les voyageurs montent, à bord des camions, pour s'entendre dire au bout d'une heure ou deux qu'ils peuvent rentrer à la maison.
 
Quand, enfin, nous partons, c'est pour être arrêtés au bout de 80 km. et passer huit jours dans une mauvaise auberge.
 
Afin de nous passer le temps, nous allons à la pêche. Non pas à la ligne, mais à la dynamite, dont je rapporte une provision. Les villageois, qui nous voient arriver avec une cinquantaine de poissons, n'y comprennent rien et sont prêts à nous attribuer des pouvoirs surnaturels. Mais ils acceptent de bonne grâce les poissons que nous leur distribuons.
 
Nous arrivons enfin à Tali et constatons, hélas ! qu'il n'y a plus de caravane thibétaine à nous attendre ! Il nous faut encore plusieurs jours avant de trouver une autre caravane de musulmans chinois qui nous conduise vers les Marches thibétaines du Yunnan.
 
Voyage sans agréments. Les Chinois marchent très vite et maltraitent affreusement leurs bêtes surchargées. Pour un ami des bêtes, voyager avec des caravaniers chinois est un supplice. Un élément humoristique était, toutefois, la peur de nos mulsulmans pour tout ce qui provenait du porc.
 
C'est ainsi, que nous devions charger et décharger nous-mêmes les paniers qui contenait nos vivres et notre batterie de cuisine, car un jambon tenait la première place parmi nos provisions et nos casseroles étaient rendues impures par le bouillon de porc qui arrosait notre riz du soir.
 
A marches forcées nous remontons la vallée du Fleuve Bleu et vint le jour de la séparation. 
 
Le P. Tornay s'en va passer le col du Li-Ti-Pin et se diriger vers Weisi et Siao-Weisi, dans la vallée du Mékong, où on l'attend pour sa première messe solennelle, le 3 juillet 1938. 
 
Je n'aurai pas la joie d'y assister, d'autres préoccupations m'appellent au Nord et, avec mon filleul Lien-Sen, je vais continuer à remonter le long du Fleuve Bleu vers le Thibet.
 
Mais, pendant dix ans le P. Tornay me conservera son amitié que, toujours, je lui rendrai, mêlée de respect et d'admiration.
 
Et si, aujourd'hui, je suis un peu jaloux de lui, ce n'est pas des honneurs seulement que lui a valu son martyre, mais d'avoir pu rester dans cette terre thibétaine, dont j'ai été chassé et que je ne reverrai jamais !
 
ROBERT CHAPPELET   (GSB 1963/2)
 
NOTA BENE :  Pour mieux connaître une partie de la vie du seul laïc misssionnaire de la  mission dite du Thibet dans le Yunnan, à savoir Robert CHAPPELET, dit Bob, vous devez absoluement vous référer au maître livre écrit par le journaliste (à ANIMAN), conteur, historien, Jean-louis Conne , intitulé « LA CROIX TIBETAINE » et paru aux éditions « MONDIALIS »     www.editionsmondialis.com