DE BAHANG A YERKALO

DE BAHANG A YERKALO  par le Thibet interdit

Le voyageur qui veut se rendre du Loutze-Kiang à Yerkalo a le choix entre deux routes : ou bien passer le Sila au niveau de Bahang, se rendre à Tsechung et de là remonter le Mékong ou bien entrer directement au Thibet par le col du Solo-la, monter tout le Tsarong et passer dans le bassin du Mékong au niveau de Yerkalo par le col de Pitou.

Qui n'est pas très curieux des choses du Thibet, qui ne ve pas jouer à cache-cache avec les autorités du pays interdit, en qui veut se prélasser à son aise sur le dos de sa monture, adoptera d'emblée la première de ces routes, qui, elle, court en pays chinois jusqu'aux portes de Yerkalo. Celui qui, au contra're brûle du désir de fouler la Terre des Esprits, et de mettre nez dans des choses intéressantes qu'il ne connaît pas, celui-là choisira l'itinéraire du Tsarong, courra la chance de passer et prendra sur lui de faire un peu de footing.

Comme j'ai le désastreux défaut d' faire partie de cette seconde catégorie de voyageurs, c'est le second itinéraire que j'ai suivi. Autre motif de ce choix ( qui cependant disparaît devant le premier, soyons sincère...), c'est que la route du Mékong était et est enco infestée de brigands, et il aurait été rien moins qu'imprudent de se hasarder par cette voie.

D'autre part le voyage ne pouvait être remis. Une visite à Yerkalo s'imposait, où le Père Nussbaum, seul missionnaire en territoire thibétain, ( disons-le en passant ), réclamait depuis longtemps la visite d'un confrère. Lui-même ne pouvant, par ces temps troublés, abandonner sa résidence pour venir à nous, à nous donc d'aller à lui.

Je connaissais, pour l'avoir parcouru une fois, le terrible sentier de piéton qui a la prétention de relier Khionatong, dernier village loutze, à Songtha, premier village thibétain, par le co! du Solo-la. Faire passer deux mulets par le même sentier, voilà qui devient un problème un peu compliqué. Aussi quatre hommes ne seront pas de trop pour m'accompagner jusqu'au sommet du col, et trois me seront indispensables pour un voyage dans un pays qui m'est totalement inconnu.

Le 21 août, nous descendons la rude pente de Bahang. Je n'ai pas oublié de loger au fond des charges quelques cadeaux choisis ; ce serait un oubli très grave pour qui veut voyager chez les Thibétains du Thibet. Tout le monde sait cela ou doit le savoir. Et n'est-il pas bon, dans la circonstance, de prévoir le cas où nous aurions à forcer la consigne de quelque Cerbère corruptible de la Terre Interdite ? Après avoir passé la montagne d'Alo ( 2.900m ), nous nous trouvons dans la vallée de la Salouen, dont nous atteindrons les rives après deux petites heures d'une descente rapide. Partis tard de Bahang, vu la courte étape, nous arrivons à la nuit tombante au petit village de Tchradangtong, situé sur la rive gauche du fleuve. en face du Peu-d jrong.

Le lendemain, nous partons de très bon matin afin de gravir, au frais, le raide sentier de Chinetha qui nous transporte au sommet d'une colline à peu près à la même altitude que le col d'Alo. De là, il faut regagner les rives du fleuve et nous arrivons pour déjeuner au village d'Ouli. Nous avons tourné un immense contrefort rocheux qui tombe à pic sur la Salouen, et noue avons mis près de quatre heures pour franchir une distance qui, à vol d'oiseau, ne dépasse certainement pas quatre kilomètres. Le temps, sombre et pluvieux depuis plusieurs semaines, s'est relevé tout-à-coup ; les nuages ont fondu comme par enchan¬tement : le soleil brille et ce ciel bleu de bon augure semble dis¬siper un peu la crainte qui demeure malgré tout au fond de nos êtres, crainte peut-être justifiée, de ne pouvoir arriver au but.

Il n'est pas tard quand nous arrivons à Khionathong, et me voici, une fois de plus, l'hôte heureux du Père Bonnemin. Malgré mon intention de repartir dès le lendemain, il faudra bien que je cède finalement aux instances du bon Père et que je jouisse encore une journée entière de son hospitalité, de cette chaude hospitalité dont on se souvient quand on l'a goûtée une fois et qui n'a d'ailleurs pas de peine à vaincre les résistances es plus tenaces et à défaire les plans les mieux arrêtés. Ce re¬pos, d'autre part, sera aussi utile que délicieux, car pendant ces deux jours de voyage il s'est déjà creusé quelques vides dans nos sacs à tsangpa et pratiqué quelques brèches dans nos provisions de route : vides et brèches que nous comblerons grâce à, la générosité toujours prévenante de notre cher confrère q n'oubliera pas les plus petites choses.

Situé dans un vallon profond, sur les rives d'un fort torrent dont la voix nous berce jour et nuit, Khionathong serait site pittoresquement solitaire et agréable, n'étaient les peupla fermées et presque sauvages qui l'habitent et la non moins sauvage verdure qui habille son cirque de montagnes.

Le 24 août, de bon matin, nous quittons donc la résidence pour nous enfoncer, cap au nord, dans le vallon des Eaux Noires. Nous n'avons pas fait une heure de chemin que déjà nous sommes obligés de décharger les mulets. La route est obstruée. Les charges, mises à terre, sont transportées au delà de l'obstacle que les bêtes à vide peuvent sauter ou tourner plus aisément et avec moins de danger. Alors on recharge, ose rattache, on renoue, on ficelle à nouveau. En avant ! Cinq mi nutes, tout va bien. Puis nous voilà dans un chaos d'éboulis, où des arbres entiers et des débris de roches, charriés du som• met de la montagne dans une avalanche de boue et de schistes;• ont fait du sentier quelque chose qui n'a plus de nom. Et l'on dénoue... et l'on déficelle... et l'on détache... et l'on décharge. Il ne faut pas insister. La route s'annonce tout simplement abominable. Deux hommes porteront donc désormais les charges sur leur dos et les deux autres conduiront chacun un mulet.

Peut-on essayer de décrire ce que fut ce trajet de Khio timing au Solo-la ? Je ne crois pas que la plume puisse ren tout ce que ressent la machine humaine quand il lui est mandé de faire passer deux mulets là où un homme a de la peine à loger son pied. Depuis deux heures, nous marchons dans le lit du torrent et dans le torrent lui-même qui nous sert de route. Le jour commence à tomber et nous sommes encore à trois heures du col. Force nous est d'élire domicile tant bien que mal au fond du ravin, au bord du torrent qui roule ses eaux furibondes à vingt pas de notre feu. Nous avons mis exactement huit heures à parcourir une distance qu'un piéton ordinaire mettrait deux heures et demie à franchir.

Ouvrir un sentier à coups de pioche, pratiquer des marches dans une descente trop vertigineuse pour des bêtes, remblayer des trous, couper, à coups de hache, des troncs d'arbres qui bar¬rent la route, ou quand c'est impossible, ouvrir une brèche à droite ou à gauche pour tourner l'obstacle ; attacher les mulets avec des cordes, les tirer ou les arrêter, les pousser ou les re¬tenir, voilà le sport de la. journée pour quatre hommes qui es¬saient d'aller jusqu'à Yerkalo. Et nous ne sommes pas au bout de nos peines. Demain nous réserve encore des surprises. Mais nous penserons demain à demain. Pour le moment, insouciants et quiets, heureux de la tâche accomplie, nous songeons seule-ment à réparer nos forces en savourant force écuellées de thé ;beurré, assis en rond autour d'un grand feu dont les flammes géantes font danser comme des fantômes les ombres allongées des rochers et des sapins tordus qui nous entourent.

25 août. — Nous laissons le ravin des Eaux-Noires, et le sentier gravit en mille détours la pente raide qui conduit au met du col. Il nous faut encore trois heures pour atteindre arête du Solo-la ( altitude 4.000'n') ; mais contrairement à cos prévisions, pour cette dernière partie de la montée, nous t'avons pas eu de grandes difficultés à vaincre. Là-haut, le brouillard est dense, la bise crue ; il ne fait pas bon s'attarder. ous ne prenons que le temps de mettre les charges sur les Mulets et nous entreprenons la descente. Bientôt nous sortons la brume et la vue s'ouvre tout à coup devant nous vers le d. La visibilité est parfaite. Je plonge avec volupté mes
rds dans le Thibet. Vers le nord on voit se profiler jusqu'à ... ni les deux chaînes de montagnes qui courent parallèlement Salouen. Celle-ci, comme un immense serpent, se tord là entre des parois rocheuses impressionnantes. Un peu au... -est on découvre les pics et glaciers du Kha-oua-kar-bo.face de nous, droit au nord, une autre montagne neigeuse apparait. Je ne puis l'identifier ; ce n'est que quelques jours plus tard que je saurai que ce massif neigeux est celui ...  on aperçoit à l'ouest de Oua-bo et qui sépare la vallée du     -Iukhio de la vallée de la Salouen. Enfin, si nous tournons regards vers le sud-ouest, nous voyons le fleuve, au-dessous Songtha, se précipiter tout-à-coup dans cette tranchée gigantesque qui fait passer la Salouen du Thibet en Chine et que j'ai essayé de décrire lors de mon premier voyage au Tsarong en 1937.

La descente sur Songtha est extrêmement longue et pénible; elle nous demande près de cinq heures. Heureusement nous ne trouvons pas dans ce parcours d'obstacle de grande importance pour nous barrer la route.

Songtha, premier village en terre thibétaine, aligne ses quel¬ques maisons uniformes sur le bord du fleuve. La population est loutze, ( comme celle de Long-pou, appelé Ndya-Long-pou, Long-pou des Loutze, petit village situé à une heure au nord de Songtha ). Les moeurs et les pratiques superstitieuses sont loutze comme la langue et le vêtement. Les habitants de Songtha sont presque tous fermiers de quelques familles riches de Njrangun et n'ont pour toute industrie que la vannerie. A eux de tresser les ponts de corde, car au nord de Songtha on ne trouve plus de bambou. A eux de fabriquer hottes, corbeilles et paniers qu'ils vont vendre dans le haut Tsarong. Ce maigre gagne-pain ne leur est pas disputé, mais par contre ils n'ont pas le droit de s'adonner à la poterie, industrie uniquement ré¬servée aux habitants de Long-pou, et ceux-ci ne doivent pas se mêler de bambou. A chacun son métier et tout le monde est heureux.

A Songtha, un homme, désigné par le Chiéingo ( sous-préfet), est préposé à la garde de la frontière. Il n'est pas féroce ; nous nous connaissons. Où je vais ? — mais je vais à Ndjrangun faire une visite à mon ami le Chiéingo. Ce nom prononcé, on ne pousse pas plus avant l'inquisition. On me sait en relation avec l'homme de Ndjrangun ; cela suffit. Néanmoins je dois déclarer le nombre et le contenu de mes charges, ainsi que le nombre de mes hommes et de mes mulets. Comme les Loutze n'ont pas d'écriture et ne savent pas écrire le thibétain, on fait quelques entailles dans un morceau de bois qu'ensuite on me remet. Cet écrit conventionnel notifie un chef, trois hommes, deux mulets, pas de bagages importants. Je devrai montrer ledit morceau de bois au Chiéingo, ce qui le fera sourire malicieusement. La consigne, c'est la consigne. Cependant toutes ces petites formalités dénotent une surveillance assez organisée de la frontière. Les portes du Thibet sont donc gardées et bien gardées. Très significatif, mais pas très rassurant...

26 août — L'étape sera courte aujourd'hui. Ndjrangun n'est qu'à quatre heures de Songtha sur la rive droite du fleuve. Il faut aller à Ndjrangun, il faut que j'entreprenne le sous-préfet, et il faut que j'essaie de lui décrocher un passeport sans lequel il est bien inutile de pousser plus loin. C'est donc là que va se décider mon sort, là que je vais savoir si je puis conti¬nuer mon voyage ou s'il faut que je retourne sur mes pas. C'est assez angoissant d'être encore dans une telle incertitude d'atteindre son but quand on a déjà fait cinq jours de route, et quelle route !

De Songtha le sentier longe le fleuve jusqu'à Long-pou. Dans cette localité nous apprenons que le Chiélngo Ongtsou est chez lui. Tout va bien. D'ici jusqu'au nord de Ndjrangun, la paroi abrupte qui borde le fleuve condamne la route à monter et à se poursuivre à flanc de montagne. Au bout de trois heures nous arrivons en face du village de Ndjrangun que nous ne pouvons apercevoir, tellement il est bien fermé dans sa chambre rocheuse. Nous laissons la route et, par un petit sentier en lacets, nous atteignons les rives de la Salouen.

Il est midi ; la chaleur est étouffante. L'eau limpide est introuvable. Il faut nous servir au fleuve qui ne peut nous pré¬senter que des eaux épaisses et jaunâtres. Une fois de plus le traditionnel thé beurré sera notre seul désaltérant.

Ici comme ailleurs, le seul moyen de se transporter d'une rive à l'autre du fleuve est le pont de corde. Dans ces régions-ci, quand on dit pont de corde, il faut toujours entendre corde de bambou. Pour faire une corde de pont, on se sert en eflet de l'écorce de bambou. On en tresse ordinairement trois cordes d'environ un centimètre de diamètre. Ces trois cordes sont ensuite câblées ensemble, et ce câble ainsi obtenu, d'une lon¬gueur variant entre 70 et 120 mètres, suivant la largeur du fleuve, est tendu au-dessus des eaux et attaché sur l'une et l'autre rive soit à un arbre, quand arbre il y a, soit à un poteau dûment fiché en terre et solidement calé. Il y a presque partout deux câbles côte à côte, l'un servant à l'aller, l'autre au retour. On a ménagé à la corde une inclinaison suffisante pour que le passager, ficelé à sa poulie, ait une vitesse initiale telle qu'il puisse arriver au poteau de l'autre rive sans qu'il ait à faire un effort. Mais le plus souvent pour ne pas dire toujours, cette inclinaison est assez mal calculée et c'est à la force des poignets qu'on doit franchir les derniers mètres de corde qui séparent du but. Il arrive également que la corde est rendue plus glis¬sante par la pluie fraîchement tombée ; alors la vitesse peut doubler et c'est comme un bolide, et à ses risques et périls, qu'on vient percuter le poteau de l'autre rive. Si les passagers ne sont pas très fréquents, si le pays est assez sec, un pont de corde peut durer environ trois mois. Dans le Loutse-kiang, où les pluies sont très abondantes et l'humidité détériorante à l'ordre du jour, un pont de trois mois est qualifié de vieux, et il serait alors assez risqué de s'en servir.

Ici à Ndjrangun, le pont pour l'aller est neuf ; mais celui qui devra nous servir pour le retour est vieux, très vieux même, si nous en jugeons par sa couleur gris-noire. Nous appren¬drons à Ndjrangun qu'il a été placé il y a une année et trois mois ! Quel scandale!

De la rive du fleuve une grimpée d'une demi-heure nous conduit à la maison du Chiélngo, que j'ai pris soin de faire prévenir, afin de ne pas le surprendre et de ne pas l'indisposer dès le prime abord. La réception, comme autrefois, est des plus cordiales. Mais je n'aime pas ce sourire sceptique et composé, non plus que cette froideur, naturelle d'ailleurs, et qui ne me tracasserait pas du tout dans n'importe quelle autre circonstance, mais qui, aujourd'hui, je ne sais trop pourquoi, semble me don¬ner le pressentiment que je me suis fourvoyé... Les préliminaires de Songtha n'étaient pas très engageants ;... j'attends tout de cet homme, vais-je être déçu ?

Je commence à exhiber avec le plus de solennité possible mon petit cadeau et je constate avec satisfaction que le présent agrée pleinement à mon homme. Il faut savoir choisir ses cadeaux, ( ceci est un conseil pour les futurs voyageurs au Thibet ). Ce serait prendre le Pirée pour un homme que de s'imaginer que la pacotille et le rogaton d'un marché aux puces suffirait à ravir un chef thibétain. Non ! Le Thibétain d'aujourd'hui sait fort bien apprécier au premier coup d'oeil la valeur de ce qui lui est offert. Et personne ne doit ignorer qu'au Pays des Esprits, comme en Chine, les faveurs se pèsent à la balance de la munificence.

Un exorde insignifiant, et la conversation s'engage rapidement sur le motif de mon incursion dans le pays tsaronais. Après avoir déclaré mon intention d'aller voir mon confrère à Yerkalo, avoir prêché avec le plus de conviction possible sur les dif¬férentes causes qui m'ont fait choisir la route du Thibet plutôt que la voie ordinaire du Mékong, j'ai l'heureuse et délicieuse surprise d'être compris. " Nous sommes des amis, me dit Ongtsou ; il n'y a aucune difficulté pour le Père. Je vais lui faire un petit passeport qu'il présentera, si besoin, au chef mili¬taire de Lhakhong-ra et à celui de Pitou, et le Père pourra cir¬culer sans aucune tracasserie. "

Résultat charmant et rapide de ma démarche. C'est à peine si je réalisais cette facilité d'obtenir une telle autorisation dans un tel pays. Ma visite à Ndjrangun, il y a trois ans, avait donc servi à quelque chose.

Il n'était pas question de repartir immédiatement et je dus jouir une nuit de l'aimable hospitalité du Chiéingo. Nous employâmes une bonne partie de la soirée à faire du phono et à passer des disques thibétains ; car il y a des disques thibétains. Les chants et les danses de Lhasa ont été enregistrés par les Anglais et ces disques se vendent un peu partout aujourd'hui. Cela vous donnerait l'amour du Thibet si vous ne l'aviez pas, ou une profonde nostalgie si vous deviez vivre loin de la Terre des Esprits, après avoir eu le bonheur de la fouler.

(A suivre. )

EMILE BURDIN,  miss. ap.