DERNIERS JOURS DE LA MISSION (1949-1952)

Luttes locales entre nationalistes et communisants

Au printemps de 1949, les milices locales et la compagnie d'auto-défense de la région de Weisi, apprenant l'avance foudroyante des armées communistes au sud du Fleuve Bleu, entraient en campagne contre les seigneurs féodaux.

Les chefs indigènes — thibétains ou mossos — qui étaient menacés de perdre leurs privilèges ancestraux, arment leurs sujets et clients, sur ordre du gouvernement nationaliste, disent-ils, et les lâchent contre les novateurs. Ils auraient pu rallier à leur cause une large partie de la population qui n'était pas gagnée aux idées nouvelles, mais ne tardaient pas à l'aliéner au contraire, par leur indiscipline et leur amour du lucre : ils pillaient, frappaient, incendiaient et tuaient même ceux qui leur résistaient ou défendaient leurs biens. Enfin, en novembre, ils occupaient Weisi, qu'avaient abandonné ses défenseurs. Ces derniers avaient quitté la place pour prêter main - forte à leurs congénères de la région de Kientchouan et de Hokhing dans leur lutte suprême contre les dernières armées nationalistes. A la même époque, le bruit se répandait que Lou Han, le gouverneur de la province du Yunnan, avait livré sa capitale aux armées de Mao Tse - tung. Les compagnies d'auto-défense, encadrées d'éléments communistes, bien armées, chaudement habillées et réorganisées, rentrent à Weisi et commencent l'épuration dans la bourgade et les vallons du voisinage, cependant que les victimes des bandes thibétaines recherchent avec zèle tous ceux qui, de près ou de loin, avaient pactisé avec les bandits.

Quelques énergumènes complotaient dans l'ombre sur le moyen d'éloigner le missionnaire catholique pour occuper sa résidence. Par bonheur, un capitaine et ses hommes qui avaient reçu des soins à la mission catholique, leur firent savoir qu'ils ne permettraient pas qu'on molestât leur bienfaiteur. Toutefois le P. Cyrille Lattion était appelé à la sous- préfecture pour expliquer sa conduite durant les troubles. Victime lui - même des bandits thibétains qui avaient fait main-basse sur tout ce qui était à leur convenance et l'avaient même dépouillé de ses vêtements, il n'eut pas de peine à prouver sa neutralité dans le conflit qui opposait Thibétains et Chinois. Le sous-préfet, en le congédiant, lui demande de continuer ses services aux blessés ou aux malades, et lui délivre même une patente qui valait tous les diplômes d'une faculté de médecine. A quelque temps de là, le missionnaire offrait spontanément, au comité local de secours, une importante contribution, qui lui valut un regain d'estime de la part de la population.

Sur les rives du Mékong, une troupe thibétaine forte de 50 à 60 fusils, cernait le village de Kitchra le 7 janvier 1950 avant l'aube, et incendiait plusieurs maisons pour se venger de procédés jugés inamicaux. Le missionnaire du poste, le P. François Fournier, fut lui aussi mis à contribution. On lui enleva ses deux mulets, quelques provisions ; on voulait même l'obliger à quitter ses vêtements. Le Père fit comprendre aux brigands qu'il ne cèderait qu'à la violence et ils eurent le bon esprit de ne pas insister. Deux jours plus tard, un autre groupe s'enfonçait dans le ravin voisin et franchissait le col qui donne accès aux rives de la Salouen. Les milices locales, qui arborent désormais l'étoile rouge, après avoir "pacifié" Weisi et ses environs, rejoignent la vallée du Mékong. Aux environs du village de Loutsikou, elles rencontrent une caravane de marchands thibétains, la pillent et la massacrent. A cette nouvelle, leurs compagnons, qui, plus au nord, faisaient le commerce de sel, se portent sur la mission de Siao-Weisi, cher au P. Coquoz, qui n'en peut mais et prend le parti de se retirer à Weisi (2 janvier ).

Une forte chute de neige a fermé aux bandes qui opéraient dans la Salouen la voie du retour. Elles remontent le fleuve et, à ia limite des sous - préfectures de Foukong et de Kongshan, elles sont reçues à coups de fusils par une section des milices locales, qui les oblige à abandonner leur butin. Pour réparer ces pertes, les Thibétains pillent les hameaux échelonnés sur leur route et le bruit court qu'ils iront " saluer" les missionnaires. De fait, six d'entre eux se présentèrent à Bahang, où le P. André leur fit servir un "gueuleton " dont ils eurent la bonne grâce de se contenter. Dans les premiers jours de février, ils rentraient assez penauds sur les bords du Mékong par le col enneigé du Jedzongla.

Première invasion

Décidément la victoire a changé de camp ; les milices locales montent le Mékong et occupent le gros village de Yétche. Le elef indigène, rentré récemment, ne s'y trouvant plus en sécurité, fit évacuer la place quelques jours plus tôt. Le 6 février, il se :pieute à la mission de Tsechung et demande l'hospitalité pour aa smala, en l'espèce huit petits fils et filles. Par esprit de charité *aussi en retour du bon accueil que sa famille avait fait naguère au missionnaires et à leurs chrétiens à une époque critique, les missionnaires mettent quelques chambres à sa disposition.

L'approche du nouvel en lunaire vient suspendre les opérations. Au village d 'Atuntze, centre de la sous - préfecture de Tékhing, le sous-préfet et ses administrés chinois dirent Urbi et Orbi qu'ils acceptent la nouvelle démocratie et ne s'opposeront pas à l'avance des troupes communistes. Les Thibétains, se rendant compte qu'ils ont perdu la partie, auraient aeeepté volontiers aussi le nouveau régime, mais ils y mottaient une condition : à savoir que les milices locales ne feraient partie de la troupe de "libération ". Ils ne pouvaient pas ...  que, malgré leurs promesses, les vainqueurs ne se vengeraient des pillages, des viols ou des incendies, dont ils avaient été victimes. Durant la première quinzaine de l'année lunaire, les forces en présence se contentent de faire le guet à la frontière da deux sous-préfectures de Weisi et de Tékhing. Après festivités d'usage, les relations sont rétablies et les délégations thibétaines se présentent au camp chinois et s'engagent à ne pas entraver la marche des troupes communistes. Un banquet  scelle ces dispositions pacifiques, quand l'arrivée d'un "ren" dans le camp thibétain vint tout remettre en question.

Chinois reprennent la lutte qui ne fut ni longue ni sévère. (...)

Thibétains ou Lissons qui n'avaient pris les armes que pour piller, rentrent chez eux ou se cachent dans les ravins voisins. Les "rouges" continuent leur avance au nord à travers les villages et hameaux abandonnés. A Tsechung, nous ouvrons toutes grandes nos portes et la mission devient un caravansérail oùse mêlent gens et bêtes. La famille du chef indigène de Yétche les villageois qui n'avaient pas la conscience tranquille, ne se trouvant pas en sécurité, s'égaillent plus au nord.

Le jeudi saint, nous célébrons la messe de bonne heure. Vers huit heures, des hauteurs voisines s'abat sur le village pluie de balles, dont l'une même traverse la cloison d'une de nos chambres et s'enfonce dans le mur opposé. Quelques franc-tireur avant de s'enfuir, répondent par quelques coups de fusils et le silence se fait. Il n'est rompu qu'à une heure de l'après-midi par une rafale qui a pour but de s'assurer que le village n'est pat gardé militairement. Les premières patrouilles dévalent alors les pentes et s'avancent sur la mission. Nous les recevons à la porte d'entrée et leur offrons le vin de bienvenue qu'ils n'acceptent qu'après bien des hésitations. Il nous faut tremper les lèvres, dans le breuvage pour prouver qu'il n'est pas empoisonné. Le capitaine, qu'aucun insigne ne distingue de ses hommes, parcourt en personne la résidence, le jardin, le couvent, pour s'assurer que la mission n'abrite pas de franc-tireurs; puis convoque dans la cour principale les 5 à 600 personnes qui se sont confiées à nos soins.  En un petit discours, traduit immédiatement en thibétain, la capitaine rassure les auditeurs et les invite à rentrer dans leurs maisons.

Les communistes, ajoute - t - il, n'ont pour mission que de garder l'ordre dans la vallée et de protéger le bon peuple. Cette discipline chez le vainqueur nous change un peu des exactions coutumières des bandes thibétaines et lissou, qui ne montrent d'audace qu'en présence d'une population sans défense.

Le lendemain, la troupe continuait sa route en direction d'Atuntze sans rencontrer de résistance. Le jour de Pâques, deux jours plus tard, nous n'étions pas peu surpris de la voir repasser à Tsechung, en direction du sud cette fois. On disait que les communistes, pour répondre au voeu des populations, rappelaient leurs troupes, composées en majeure partie des milices locales.

Dès que les passes qui donnent accès à la Salouen furent ouvertes à la circulation, les missionnaires nous annoncèrent, qu'après quelques échauffourées, le nouveau régime était instauré dans la sous-préfecture de Kongshan; que plusieurs groupes de (...) avaient été passés par les armes et que les Lissonsétaient tranquillement rentrés chez eux. Ils ajoutaient que deux pasteurs protestants américains venaient de passer la frontière et à se fixer en Haute - Birmanie, oit ils invitaient les Lissons—leurs ouailles—à les rejoindre.

Sur les bords du Mékong, la population était enfin de retour et s'apprêtait à recevoir l'armée de la libération avec d'autant plus d'empressement qu'elle avait plus à se faire pardonner. La "grande armée", si longtemps annoncée, était de passage à la hauteur de Tsechung, sur la rive opposée du fleuve, le 12 mai. Ellle était forte de 5 à 600 hommes. Prévenue par radio qu'un parti de nationalistes, chassé de Kangting et de Sitchang, se dirigeait sur Tékhing, elle pressa le pas• et arriva la première à Atuntze sans encombre. Quelques jours plus tard, nous apprenions que les nationalistes, fatigués d'une longue et pénible retraite, avaient livré les armes. Ils furent sans retard dirigés (...)  le quartier général rouge. Toutefois quelques fuyards avaient préféré tenter une percée à travers le Tsarong thibétain pour rejoindre leurs frères d'armes en territoire birman.

La paix est revenue. Les religieux du Grand -St-Bernard amis de laissez - passer viennent faire une visite à Tsechung et mater avec force détails les événements dont ils avaient été les témoins et les victimes. De Tsechung, ils franchissent le col du Sils, assistent à la procession de la Fête-Dieu à Bahang et poussent une pointe jusqu'à Tchrongteu et Kionatong. Un peu plus tard, MM. Emery et Chappelet font une courte apparition à Tsechung. Le vent est à la paix; les nouveaux maîtres déclarent qu'ils ont ordre de protéger les missionnaires étrangers, etc.

L'espoir succède à l'inquiétude et chacun fait de nouveaux plans de conquête. La mission de Siao - Weisi se trouvant sur la route des caravanes est occupée dès le mois d'août par les équipes chargées du transport des céréales et des munitions destinées aux troupes de la libération. Le P. Coquoz n'obtient qu'après bien des démarches l'autorisation de garder son bureau et sa chambre à coucher. Allées et venues continuelles et, chaque soir, séances d'endoctrination mettent un peu trop d'animation dans la résidence et le village. M. Coquoz prépare une vingtaine de Lissous au baptême et achète même le terrain sur lequel il rêve de construire une école - chapelle. M. Fournier à Kitchra dresse les plans d'une chapelle; M. Emery, avec le concours de M. Chappelet, continue ses travaux de réparations de la résidence et de l'église de Tchrongteu.

Tremblement de terre

Le 15 août (1950) vers 8 h 30 du soir toute la région est violemment secouée; les murs tombent, les rochers roulent avec fracas et des détonations — que chacun explique à sa façon — augmentent encore l'effroi. Ce premier tremblement de terre sera suivi de fréquentes secousses et la croûte terrestre ne retrouvera sa stabilité que six mois plus tard. Nous apprendrons que le séisme avait son épicentre en Assam, dans la vallée du Brahmapoutre, où plusieurs milliers do personnes trouvèrent la mort. Dans notre région, il n'y eut, grâce à Dieu, que peu de victimes; mais nos églises et résidences de Weisi, Bahang et Tchrongteu spécialement furent ou renversées ou dangereusement lézardées.

Occupation de Tékhing et de la province thibétaine de Khams

Durant tout l'été, par les pistes qui remontent les vallées du Fleuve Bleu, du Mékong et de la Salouen, arrivent les soldats de la Libération. On estime qu'il y a de 3 à 4.000 hommes, qu'une discipline sévère fait accepter. Ils paient tout ce qu'ils achètent, ne réquisitionnent la population locale qu'en cas de nécessité et la rétribuent généreusement; ils laissent même les chefs indigènes à la tête de leurs fiefs héréditaires et négligent de désarmer leurs sujets, solution provisoire sans doute. A la mi-septembre, les colonnes communistes pénètrent dans le Thibet indépendant, occupent Yentsing, le Tsarong, presque sans coup férir; cependant que les troupes venant du Sikang par le Dégué, atteignent Chamdo, position stratégique sur le Haut - Mékong. Au début de l'hiver, la plupart des soldats étaient rappelés dans la région de Likiang, ne laissant derrière eux que de petites garnisons suffisantes à assurer le contrôle du pays conquis. A Yerkalo, les chrétiens se prennent à espérer des jours meilleurs et obtiennent d'être libérés de la servitude que leur imposait la lamaserie voisine. Ils songent même à rétablir le missionnaire dans ce poste abandonné depuis plus de quatre ans.

Comme nous continuons à jouir d'une certaine liberté, nous nous réunissons à Tsechung pour les exercices de la retraite, dans les derniers jours de septembre, et chacun rentre chez soi plein d'ardeur. Les nouvelles que nous recevons de Chine ne sont pourtant pas rassurantes. Ne dit-on pas que Mao Tse-tung a juré de chasser de Chine tous les "diables blancs"?

Deux mois plus tard, les Pères Lattion, Coquoz et Fournier, réunis à Kitchra, recevaient du bureau de la sous-préfecture un billet qui les invitait poliment à se retirer à Weisi, où it serait plus facile de les protéger. C'était là, ajoutait le billet, une mesure d'ordre général dont il n'y avait pas lieu de s'étonner. A Tékhing, le P. Savioz, auquel on n'avait laissé qu'une chambrette (toute la résidence étant occupée par le bureau du parti) se décida à regagner Tsechung, où les Pères Goré et Lovey s'attendaient à recevoir d'un jour à l'autre l'ordre de se replier sur Weisi. L'année 1950 s'achève en paix et le mois de décembre ramène les fêtes de l'Immaculée Conception et de Noël, que les missionnaires passent avec leurs chrétiens. Dans la vallée de la Salouen, les Pères André, Ly et Emery continuent d'exercer leur ministère en toute liberté, mais leurs jours comme les nôtres, sont comptés.

Concentration (1951)

En janvier, les rumeurs peu à peu se précisent; on dit que la résidence de la mission catholique à Tsechung sera transformée en école et que les missionnaires seront chassés ou invités à chercher asile ailleurs. Durant la première quinzaine de l'année lunaire, chrétiens et paiens viennent nous offrir leurs voeux, tout en évitant, en ces jours de liesse, d'aborder la question de notre expulsion.

Le mercredi 21 février, seizième jour du premier mois lunaire, dans l'après-midi, un employé du prétoire de Tékhing, accompagné de six hommes armés, se présente à la mission et nous demande de lui procurer une chambre. C'est la première fois que notre maison est prise pour une auberge. A la nuit, les soldats, au lieu de coucher dans la chambre mise à leur disposition, étalent leur couchage sur la véranda en. face de nos chambres et au haut de l'escalier, comme s'ils avaient pour consigne de veiller sur notre sommeil ou de nous empêcher de fuir. Le lendemain, après les messes, le délégué de la sous-préfecture nous remet des formulaires, qu'il nous invite à remplir.

L'opération, pour les Pères Goré, Lovey et Savioz, dure jusque bien avant dans l'après - midi. Notre homme, auquel nous les présentons, ne jette qu'un coup d'oeil rapide sur les feuilles en question et, à brûle-pour¬point, nous donne l'ordre de l'accompagner dès le lendemain à Weisi, où nous sommes convoqués pour une réunion fixée au ler mars. Il n'y a pas de temps à perdre. Une question indiscrète embarrasse notre délégué; nous voulions savoir de qui émane cet ordre? Il répond évasivement qu'il est délégué de Tékhing et nous demande si nous reconnaissons ou non l'autorité du sous-préfet. Nous lui répondons que pour nous mettre à couvert devant nos supérieurs, il nous serait bien utile d'avoir un ordre écrit et qu'en aucun pays il n'est coutume d'intimer un ordre de ce genre sans pièce à l'appui...

La nouvelle de notre expulsion ne tarde pas à se répandre dans les hameaux voisins; chrétiens et paiens viennent aux nouvelles et insistent auprès de notre geôlier pour dispenser le P. Goré d'une si lourde corvée. Il leur répond que sous le régime actuel tout ordre doit être exécuté à la lettre et dans le délai fixé, et que les parlottes du temps des nationalistes ne sont plus de saison. Pour calmer l'effervescence populaire, il ajoute que notre absence ne sera que de 40 à 45 jours au plus, et que nous pourrons emporter ce que nous voudrons. Dans la nuit, nous réunissons le personnel de la maison: religieuses institutrices, cuisinier, vieillards et orphelins (en tout 16 personnes), et nous leur distribuons argent, vêtements et denrées alimentaires pour la durée de notre absence présumée et, avec leur concours, nous préparons les malles, qu'un muletier chrétien alerté accepte de convoyer.

Au matin du 23 février, de nombreux chrétiens viennent assister à la messe et quelques dizaines d'entre eux s'approchent des sacrements. Après la messe, des groupes de chrétiens et de paiens envahissent nos chambres: qui pour régler quelque petite affaire, qui pour nous manifester leur attachement. Nos "anges gardiens ", armés de pied en cap, pressent le départ, que nous retardons autant que faire se peut, cherchant à consoler nos visiteurs et leur laissant l'espoir d'un prompt retour, auquel nous ne croyons pas nous-mêmes.

Dans une dernière visite à la chapelle, nous recommandons le troupeau au Pasteur suprême et au milieu des pleurs et des cris, nous lui donnons une fervente bénédiction. Sur la cour, les policiers font ouvrir nos valises pour une inspection sommaire, qui sera renouvelée bien des fois durant le voyage, et nous prenons tristement le chemin qui conduit au pont de corde, accompagnés de toute la population que la nouvelle de notre départ a pu toucher. Le passage du pont dura près de deux heures. Aussi bien, le muletier chrétien, qui habite à une heure de marche sur la rive opposée du fleuve, a - t - il décidé que nous passerions la première nuit sous son toit. Un groupe de chrétiens n'hésite pas à nous y accompagner et, dans la soirée, plusieurs retardataires nous viennent rejoindre pour se confesser et recevoir le Pain des forts.

En route

24 février. — Après la messe, les fidèles nous apportent des brassées de rameaux en nous priant de les bénir, pour suppléer à la cérémonie si populaire du dimanche des Rameaux. En vue de Patong, nous découvrons sur la rive droite du Mékong, des groupes de chrétiens qui n'ayant pu nous saluer au départ, gesticulent, pleurent et crient, puis s'agenouillent, pour une dernière bénédiction. Au village de Badu, nous avons été devancés par des équipes de menuisiers et de tailleurs de pierre, qui ont été enrôlés dans la région de Kientchouan et de Likiang pour construire les gîtes d'étapes à Atuntze et sur la route du Thibet.

25 férrier. — A la messe dominicale assistent tous les chrétiens qui ont tenu à nous suivre ou que nous avons rencontrés en route. Sur tout le parcours, nous n'avons remarqué ni un sourire narquois, ni nn seul mot déplacé. Les voyageurs, connus ou inconnus, paraissent se demander. pourquoi on nous conduit sous escorte comme des malfaiteurs. Il faut signaler aussi que nos gardiens ne sont pas fiers du rôle qu'on leur fait jouer et, loin de nous molester, ils nous laissent libres de nos mouvements.

Nous pouvons partir à l'heure qui nous convient, nous arrêter où il noua plaît et choisir l'auberge dans laquelle nous logeons. Au village de Zeli, nous allons même faire une visite à notre hôte de l'an dernier, le chef indigène de Yétche, qui s'y est retiré avec sa famille. Sa résidence a du reste été réquisitionnée et transformée en bureaux et greniers. Nous arrivons de bonne heure dans ce petit centre, où le fils de la famille princière fait évacuer une chambre qu'il met à notre disposition et passe avec nous la soirée. Il est coiffé de la démocratique casquette et a accepté un modeste emploi pour assurer le riz quotidien de sa nombreuse famille, car il n'a pu presser ni ses fermiers ni ses débiteurs.

26 février. — Après la messe et le déjeuner, la plupart des chrétiens reprennent la route de Tsechung et nous nous séparons le coeur bien gros. L'étape d'aujourd'hui n'est pas longue : 20 km environ ; et tôt dans l'après-midi nous demandons l'hospitalité à une famille dont le chef vient d'être écroué à la prison de Weisi, malgré ses 72 ans et une santé chancelante. Pour obtenir son élargissement, sa femme a offert spontanément sa maison au soviet local, qui nous paraît pas apprécier un cadeau qu'il n'a qu'à prendre.

27 f évrier. — Dans la matinée, le P. Savioz prend les devants pour annoncer notre arrivée à la communauté chrétienne de Siao-W'eisi et se mettre à sa disposition pour entendre les confessions. Nous arrivons à notre tour d'assez bonne heure. Nous nous demandions avec anxiété si nos trois confrères réunis à Weisi s'y trouvaient encore, ou s'ils avaient dû quitter le pays. Les chrétiens nous rassurent à leur sujet et nous apprennent que le P. Coquoz, autorisé à faire une visite sous escorte, a préféré y renoncer plutôt que de subir la surveillance des miliciens qu'on voulait lui imposer. Les chrétiens font des démarches auprès de nos gardiens pour nous obtenir la permission de passer une journée entière avec eux ; sans succès. Depuis le nouvel an, la lutte des classes et la délation, qui en est le corollaire, bat son plein dans toute la région. Les anciens petits chefs locaux et les propriétaires ont été dirigés sur les prisons de la sous-préfecture, sans qu'on ait jugé à propos de leur donner la raison de pareille mesure.

28 février. — Retardés par l'audition des confessions et nos messes, nous ne nous séparons des chrétiens qu'à une heure avancée. Le chef muletier prévoit que nous ne pourrons atteindre l'étape habituelle et nous propose de coucher à la belle étoile. Dans la soirée, nous déposons les charges sur un banc de sable (rive droite de la Rivière du Printemps éternel) et nous nous disposons à camper. Cette décision n'agrée pas à nos anges-gardiens, qui ne sont pas équipés pour coucher en plein air. Comme ils n'osent pas nous quitter d'une semelle, ils font contre mauvaise fortune bon coeur et acceptent de partager notre menu.

1er mars. — Nous sommes debout dès l'aube, après une excellente nuit. Nous déjeunons autour d'un feu de camp et plions bagages pour la dernière étape. Le P. Savioz, que le pas lent des mulets exaspère, nous fausse une fois de plus compagnie. Il semble prendre un malin plaisir à faire suer le soldat qui l'accompagne et réussit à lui faire perdre sa trace dans les dédales de la bourgade de Weisi. Dans la soirée, les six missionnaires du bassin du Mékong étaient réunis autour du brasero du curé de céans : le P. Lattion.

A la mission de Weisi chacun se demande en se levant le matin s'il ne couchera pas le soir à la prison. Le local ne suffit déjà plus et l'on écroue les prisonniers dans les pagodes ou les maisons des particuliers ; en attendant que les prisonniers eux-mêmes démontent les pagodes et les transportent pièce par pièce pour les remonter sur les cours de la prison. Chaque jour on apprend que tel chef de district, tel chef de commune, tel marchand ou tel propriétaire a été jeté en prison, soit pour lui faire rendre gorge, soit pour le soumettre à des exercices de rééducation et d'endoctrinement.

Dans cette partie de la Chine, les Chinois, ceux mêmes qui avaient préparé les voies au communisme, ont été les premières victimes du nouveau régime. Plusieurs dizaines d'entre eux ont été fusillée ; d'autres, plus nombreux, dépossédés ou condamnés aux travaux forcés. Les minorités raciales — Lissous ou Thibétains — n'avaient pas encore été inquiétées à notre départ de Weisi, en janvier 1952. Toutefois, leurs anciens chefs étaient sans cesse sur les routes pour le service de la corvée ou pour assister à des réunions spectaculaires. Durant leur absence, les nouveaux maîtres menaient enquêtes sur enquêtes auprès de leurs sujets et les préparaient à recevoir les bienfaits de la libération.

A Siao Weisi, quelques garnements guidés par des agitateurs professionnels accusaient leurs voisins plus aisés ou plus influents, qui n'avaient pas même le droit de se défendre. A Tsechung, les chrétiens étaient invités à réorganiser les cérémonies du culte sans leurs prêtres, et le personnel de la mission à dénoncer les missionnaires étrangers. De Weisi, nous suivons avec anxiété les phases de cette persécution larvée et nous restons en contact étroit avec nos ouailles qui, pour les besoins de leur commerce, sont souvent de passage à la mission. A la Toussaint de 1951, une vingtaine de paroissiens de Tsechung s'y trouvèrent même réunis. Nous profitons de leur séjour pour les affermir dans la foi et leur procurer les secours des sacrements. Jusqu'à la fin de notre séjour les chrétiens pourront ainsi assister à la messe et remplir leurs devoirs religieux.

Dès notre arrivée à Weisi, nous nous étions présentés à la police pour lui demander un permis de séjour, puisque les passe-ports visés par le gouvernement nationaliste n'avaient plus de valeur. On nous répondit qu'il fallait nous adresser à Likiang, le centre de notre région ; ce qui fut fait. De la fameuse réunion, à laquelle nous étions convoqués, il n'était plus question. Toutefois, le chef de la police nous annonçait que, sous peu, deux "camarades" viendraient de Likiang et s'occuperaient de noua.

Ils ne se présentèrent qu'en avril et nous soumirent à un interrogatoire serré sur nos diverses activités, nos changements de domicile et sur la marche de la mission, réclamant même une notice sur les missionnaires défunts. Nous profitâmes de leur présence pour leur exposer notre intention de rentrer dans nos postes, cependant que les chrétiens de Tsechung, dans une lettre commune adressée au bureau central, demandaient le retour de leurs missionnaires, dont ils se portaient garants. Il est inutile d'ajouter que ces démarches ne furent pas prises en considération. Bien plus, les télégrammes que nous envoyâmes en clair pour annoncer notre présence à Weisi, nous furent renvoyés avec la mention qu'on ne jugeait pas leur expédition opportune.

Les six missionnaires réunis à Weisi occupent leur temps à des travaux utiles et à l'étude du thibétain et de l'anglais. En guise de distraction, nous lisons le journal chinois, qui nous apporte quelques nouvelles du monde extérieur, dont nous sommes de plus en plus retranchés. C'est par ce journal que nous apprenons des nouvelles des missions et du Thibet.

Dans la corne sud - est du Thibet

Depuis les premiers jours d'avril, toute la population locale est réquisitionnée pour le service des corvées et la construction de la route et, dans le secteur d 'Atuntze, les muletiers doivent assurer le transport des vivres destinés aux troupes d'occupation, qui ont passé l'hiver dans les vallées du Mékong et de la Salouen. On dit que dans les parages de Tchrana, sur la rive gauche de la Salouen, elles ont ouvert une vaste terrasse à l'agriculture et détourné l'eau du torrent voisin pour l'arrosage. En mai, les premiers bataillons, qui ont hiverné dans les plaines de Hokhing et de Likiang, sont de passage à Weisi. Dès que les cols du Dokerla et du Choula seront abordables, ils se rendront au Tsarong et, de là, au Dzayul jusque dans le voisinage de l'Assam, qu'on dit occupé par les troupes indiennes qui veillent aux frontières. Un marchand, qui rentre de Lhasa, où il a passé l'hiver, confirme la nouvelle de la fuite du Dalaï lama et de sa cour et déclare que les troupes thibétaines attendent, l'arme au pied, l'arrivée des troupes chinoises de la libération.

Dans la Salouen

Dans la vallée de la Salouen, les missionnaires, d'abord tolérés, sont priés sans ménagement, par un chef subalterne, de quitter la résidence de Tchrongteu. Défense à leurs domestiques de rester à leur service et aux chrétiens d'aller à la mission ; défense aux uns et aux autres de fournir aux étrangers les animaux de selle ou de bât dont ils auraient besoin, de porter leurs charges et même de les aider à traverser la Salouen pour gagner Bahang, où MM. Emery et Chappelet ont décidé de rejoindre le P. André.

De Bahang, les proscrits se rendent à Tsekai, siège de la sous-préfecture de Kongshan, où ils ne sont pas peu surpris d'apprendre de la bouche du sous-préfet que le petit chef de section, dans son zèle. a outrepassé ses droits ; mais qu'il ne leur est pas permis de rentrer chez eux et qu'ils doivent, jusqu'à nouvel ordre, se fixer à la mission de Bahang. Peu de temps après cette visite, le bureau du parti convoquait les principaux chrétiens et les sommait d'accuser les missionnaires. L'un d'eux, découvrant sa poitrine, répondit qu'on pouvait le tuer, mais qu'on ne l'obligerait pas à dénoncer des gens qui ne lui ont fait que du bien.

En octobre, M. Coquoz est autorisé à se rendre à Siao - Weisi pour y prendre quelques objets indispensables au voyage de retour en Suisse. Il devait en cours de route recueillir toute nouvelle de quelque intérêt et les transmettre à Weisi. Fidèle à sa promesse, il nous écrivit de Chumgking, où il s'était joint à un groupe important de missionnaires expulsés, que nous ne devions pas nous bercer plus longtemps du fol espoir de nous maintenir à Weisi.

L'année 1951 se termine par un nouveau tremblement de terre (21 décembre) qui, dans l'esprit des indigènes superstitieux, est le signe avant-coureur de nouveaux désastres. Dans la vallée du Mékong nous en (...)  quittes pour la peur ; mais les plateaux de Lachepa, Likiang, Hokhing et Kientchouan surtout furent littéralement dévastés par le séisme, comme nous le constaterons nous-mêmes à notre passage en janvier prochain.


Expulsion (1952)

Le jour même du nouvel an, un chrétien nous rapporte la lettre, qu'à la demande du chef de la police nous avions adressée au bureau régional de Likiang pour lui demander un permis de séjour. Il l'avait trouvée accrochée à un buisson près de la porte d'entrée de la mission.

Le 2 janvier, M. Lattion est appelé à la police. Durant les troubles de l'automne 1949, les pillards thibétains avaient emmené les deux mulets de la mission. Or, l'année suivante, le pseudo - propriétaire, de passage à Weisi, avait lâché l'un de ces mulets dans les champs et la brave bête était rentrée à son ancienne écurie. Le Père Lattion prit la précaution de prévenir la police, qui l'autorisa à la garder. Il s'agissait maintenant de la rendre au Thibétain, qui prétendait l'avoir achetée d'une tierce personne. Le P. Lattion n'accepta pas cette solution, mais pour le bien de la paix, consentit à la confier au bureau de police jusqu'à règlement de l'affaire. Et le lendemain, le Thibétain quittait Weisi sur le dos du mulet !

Le 3 janvier, nouvelle convocation. Il s'agit cette fois de régler l'impôt de l'année écoulée, ce qui fut facile.

Le 4 janvier, un délégué de la capitale provinciale, arrivé la veille dans nos murs, invite le P. Lattion au bureau de police et, sans autre forme de procès, lui inflige une indemnité de neuf millions ( plus de cent mille francs français) au titre des assécurations. Comme dans la région les propriétaires fonciers n'ont pas la coutume de réclamer de leurs fermiers une somme destinée à assurer le revenu annuel en cas de non - paiement, cette indemnité n'était qu'un moyen de pressurer la mission.

D'accord avec le P. Goré, vicaire délégué de l'évêque de Kangting, il accepte de livrer cette somme si l'on nous laisse un certain délai pour effectuer le paiement, afin d'éviter la tragi - comédie d'un jugement populaire dont nous étions menacés. Nous savons assez ,ce que sont ces jugements dits populaires, dans lesquels un agitateur professionnel chauffe à blanc la population et lui fait dire tout ce qu'il veut. Dans l'après-midi du même jour, notre justicier vient avec le chef de la police locale nous faire visite à la mission et nous intime l'ordre de quitter Weisi pour la capitale provinciale dans les cinq jours. Comme nous lui demandons d'où émane l'ordre d'expulsion, il élève la voix, se fâche, nous accuse de violer la loi et se retire en claquant les portes. La nuit porte conseil, et le lendemain, le délégué provincial, qui a réfléchi, présente à chacun de nous une feuille déclarant que le gouvernement du sud -ouest chinois et le gouvernement provincial du Yunnan exigeraient le départ des ressortissants étrangers.

A la demande de quelques-uns d'entre nous, il voulut bien prolonger le délai jusqu'au 16 janvier pour nous permettre de former une caravane et de nous préparer au départ. Une question angoissante se pose pour nous : que deviennent nos confrères de la Salouen, qui sont séparés de la vallée du Mékong par une chaîne de montagnes infranchissables en hiver?   (Ils devaient arriver à Kunming dans les derniers jours de juin et quitter ensuite le paradis rouge).   Mais si les pasteurs sont en sécurité, leurs ouailles restent exposées à la dent du loup. A la garde de Dieu !

Partis le 16 janvier de Weisi, nous étions à Likiang sept jours plus tard. Un camion nous amène à Kunming en cinq jours. Dans la capitale provinciale, les formalités et la mauvaise volonté des différents chefs de bureaux nous retiennent près d'un mois. En deux heures d'avion, nous arrivons à Chungking (gouvernement du sud-ouest) le 23 février. Le 27 nous montons à bord du " Houakhong ", entassés dans l'entrepont comme harengs en caque. Arrêt à Ichang ; et, du 4 au 6 mars le voyage se poursuit dans les mêmes conditions que ci - dessus. De Hankeou à Canton par train ( deux nuits et un jour ), et le 12 mars nous quittons le sol chinois et abordons à Hongkong.


F. Goré MEP

 

*** (Ces notes ne prétendent pas faire l'histoire de la conquête communiste du Thibet, ni même de ses Marches orientales. Elles se contentent de retracer, au jour le jour, l'effet de cette conquête sur la mission du Thibet yunnanais, c'est - à -dire les hautes vallées du Fleuve Bleu, du Mékong et de la Salouen, aux confins de la Chine, de la Birmanie et du Thibet proprement dit. Région sauvage, peuplée de diverses races aussi rudes que leurs montagnes, en lutte perpétuelle les unes contre les autres. L'histoire agitée de cette mission fit, avant-guerre, l'objet de nombreux articles ou chroniques dans le Bulletin. On a trouvé (...) quelques références aux écrits relatant les événements de l'après-guerre. D'autre part, si l'on veut replacer les faits narrés ici dans le cadre politico -militaire général de l'époque, on pourra se reporter au Bulletin 1953, pp. 429-435, ou à Missionnaires d'Asie 1953, pp. 4 -10.)