TRAVAUX MISSIONNAIRES DE 1947-1948

Je vais laisser de côté ce qui concerne la situation générale dans l'Ouest-Chinois et me limiter aux faits plus particulièrement relatés par les missionnaires de ce diocèse. Commençons par Yerkalo.

Monsieur le chanoine Tornay s'est rendu à Kunming et de là à Shanghai et Nanking, tenter un dernier effort pour obtenir que son district lui soit restitué. Partout, il a reçu un bon accueil et entendu des paroles de condoléances sur le triste état de ses ouailles. Tout s'est borné à ces démonstrations de sympathie. Représentants des grandes lamaseries, députés tibétains à l'As-semblée nationale, membres du gouvernement, les uns après les
autres se sont avoués incapables de rétablir le missionnaire catholique à Yerkalo.

Monsieur Tornay, toujours courageux, a repris le chemin des Marches yunnanaises et est venu s'établir au marché d'Atentse, à la portée de ses ouailles. Il peut se rendre le témoignage d'avoir accompli son devoir jusqu'à la dernière limite de ses moyens.

Les chrétiens de Yerkalo sont souvent amenés dans ce marché pour leurs affaires et surtout pour le commerce du sel. Ils n'omettent jamais de faire visite à leur pasteur et offrir quelques honoraires de messes. Mais, là encore, ils sont sous l'oeil des sbires des lamas ; ils doivent donc être prudents, ce qui les empêche de s'ouvrir entièrement à leur Père spirituel et de remplir certains devoirs.

Le vieux Lucas, rivé au pays par l'âge, continue ses fonctions de catéchiste bénévole. Les chrétiens se reposent sur lui de les exhorter et assister à leurs derniers moments. Il en a préparé plusieurs à paraître devant Dieu (il a même instruit et baptisé une païenne en danger de mort) et les a enterrés derrière leur maison. Ces actes de charité chrétienne le signalent à l'esprit sectaire des lamas et lui attirent des imprécations et des amendes ruineuses. Il les accepte en esprit de sacrifice sans s'en émouvoir ni chercher à les éviter; il s'en va dans son jardin réciter des chemins de croix et des chapelets pour soutenir les forces spirituelles de la chrétienté.

Ces derniers temps, les relatiôns sino-tibétaines sont moins amicales, à la suite de l'attitude arrogante des députés thibétains à l'Assemblée nationale et de l'envoi d'une mission commerciale thibétaine aux Etats-Unis, sans avoir sollicité le placet du gouvernement chinois. Une autre source de friction vient du projet thibétain d'ouvrir une artère commerciale entre Lhassa et Lykiang au Yunnan. Ce projet fait l'objet d'un échange de notes diplomatiques entre les deux gouvernements.

"Au Loutsekiang, écrit le Père André, des pluies diluviennes alternant avec des périodes de sécheresse, ont instauré un régime de misère dans la vallée de la Salouen. Il y a eu des glissements de montagne, notamment à Guiza, qui ont barré le fleuve, occasionné l'inondation de ses rives et enseveli des plaines entières sous les éboulis. Le peu de céréales qui a pu être récolté était de piètre qualité. Il en a été ainsi dans tout le pays, aussi bien à Kionatong, dirigé par le Père Ly, que chez moi." Il ajoute: "Les allées et venues des gens pour se procurer un peu de "gaudau" (vivres) ont été incessantes. Ceux qui sont toujours sur les chemins n'amassent pas de semences de vie chrétienne; ils sont en perte de vitesse. De ce fait, les écoles n'ont pu fonctionner normalement. Je m'estime heureux d'avoir pu les tenir ouvertes jusqu'au nouvel an chinois."

Le vicaire général de Tsechung, le Père Goré, n'a rien de spécial à signaler, dans son district. L'année s'est écoulée sous des menaces qui se sont dissipées sans causer de mal.

Plus bas, sur le Mékong, la peuplade lissou commençe à s'orienter vers notre sainte religion ; pour des motifs, il est vrai, pas toujours surnaturels. Ces braves gens cherchent un appui et consentent à se laisser instruire de la doctrine chrétienne. Ne leur en demandons pas trop pour les débuts. Un bon catéchiste et la grâce de Dieu sont capables de surnaturaliser leurs premières dispositions et de faire naître une vraie foi dans leur coeur.

Vingt-trois chefs de familles lissous se sont présentés à la chapelle de Weisi, le jour de Pâques, et y ont fait les cinq prostrations solennelles accompagnées des prières de renoncement aux idoles, aux sorciers et aux esprits en honneur dans leur tribu.

Ces indices de conversion font suite à un premier mouvement signalé à Siao-Weisi, depuis plusieurs années, dans le village de Lapaten. Le Père Coquoz y a bâti une chapelle-école et s'y rendait de temps à autre. Chargé en même temps du groupe chrétien de Siao-Weisi, il ne pouvait s'occuper d'une façon suivie de ces catéchumènes. Cette année, il a laissé Siao-Weisi à la charge d'un de ses nouveaux confrères et a poussé activement leur instruction. Le 25 avril, il a eu la joie de baptiser un groupe de vingt-cinq hommes dûment préparés. Ce sont les prémisses, il reste à compléter ce beau travail par l'instruction des enfants. Dans ce but, notre confrère forme un jeune catéchiste et s'applique à préparer des manuels de prières et de doctrine en cette langue.

Trois disciples des protestants sont venus à lui et ont fait partie du premier groupe de baptisés. Ils lui ont remis les livres reçus de leurs pasteurs. Ces livres ont été soumis à un examen attentif. L'Histoire sainte et les chants religieux peuvent être mis en toute sécurité entre des mains catholiques, alors que les livres de doctrine, tel le catéchisme, auront à subir des corrections et à être complétés. Le Père Coquoz y travaille activement et espère les avoir mis au point avant la prochaine rentrée.
Ne quittons pas le Thibet yunnanais, sans accorder une mention méritée à Monsieur Detry. Un an durant, il a parcouru en tous sens la frontière sino-thibétaine sur les deux côtés. Il a eu la facilité de prendre de nombreuses vues et des notes abondantes, qu'il destine aux milieux missionnaires et religieux des deux mondes.

Il a repris le chemin du Grand-Saint-Bernard, en compagnie du Frère Duc dont la santé nécessite un retour au pays natal. A son passage à Kunming, le cher malade a reçu l'assurance qu'une saison aux eaux de Vittel le libérera rapidement de sa lithiase. C'est nous laisser un ferme espoir de le voir bientôt venir reprendre sa place au dispensaire de Weisi.

Du côté de Kangting, la région dite "Silou", est réduite à trois centres avec missionnaire résidant. Ce sont: Tanpa, Mowkung, Tsunghwa. Le Père Pezous, chargé de ce dernier, ne se sentait plus la force de diriger une chrétienté. Il prit son courage à deux mains et, par un chemin de très haute montagne couvert de neige et écumé par les brigands ( dont il fit la rencontre ), il vint à Mowkung exposer son état au vicaire général.

Le vicaire général constata chez lui un besoin urgent de repos long et complet, loin de son champ d'apostolat, et il lui fit pour-suivre son chemin jusqu'à Kangting. Après un mois de détente passé auprès de son évêque, il a profité du passage du vice-consul américain pour gagner Chungl:ing et, de là, continuer sur la France. Le Père Sen a été appelé à prendre la succession; le poste qu'il laissait vide à été adjoint à celui de Tanpa, dont il avait été détaché en 1940 seulement.

Le Silou continue à être un foyer de troubles incessants. Les factions adverses s'y livrent à des luttes, les armes à la main, jettent le petit peuple dans l'anxiété et aggravent sa misère déjà grande. On se bat partout dans toutes les vallées, écrit le Père Charrier. La vie chrétienne a de la peine à se maintenir.

Le Père Charrier a été gravement malade, au point de se demander si sa carrière apostolique ne touchait pas à sa fin. Il a cependant réussi à maîtriser le mal et est parti sur des jambes chancelantes régler la succession du Père Pezous et installer le nouveau recteur. Quelqu'un qui n'a pas de quoi inviter un cuisinier, où trouverait-il les fonds pour voyager en filanzane ou à cheval?

Sous la vive impulsion du Père Valour, la vie chrétienne, particulièrement l'assistance à la messe dominicale, redevient satisfaisante à Tanpa. L'école paroissiale semble définitivement rétablie. Sa concurrente laïque a cessé de l'inquiéter, mais les enfants païens n'ont pas la permission de s'y faire inscrire. Les enfants chrétiens seuls sont admis à la fréquenter.

Taofu et Kiakilong restent en dehors de la culture du pavot et des troubles et misères qu'elle engendre. La vie y est plus aisée qu'ailleurs. Mais, là aussi, le démon de midi ne saurait se tenir tranquille longtemps. Le sous-préfet de Louno, duquel dépend Kiakilong, jalouse l'école chrétienne de ce village. Il a profité d'une absence du recteur, le Père Fou, retenu à Taofu, pour lui enlever son maître d'école. A son retour, le Père Fou a trouvé ses enfants dans leurs familles et l'école fermée. Jus-qu'ici, il est sans professeur. Car dans les petites colonies chi-noises ou mixtes des pays tibétains, les instituteurs sont rares; les instituteurs catholiques encore plus. Mais coûte que coûte, ce bon prêtre veut avoir son école ouverte en automne.

Les trois districts du Loutinghien n'ont pas eu à subir d'en¬traves particulières à la marche de la vie chrétienne et de leurs écoles. Seule la vie chère a retenu au travail et sur les chemins des jeunes gens en âge d'étudier. La fréquentation des sacre¬ments s'en est ressentie; il en est malheureusement de même un peu partout.
Les Oblates Franciscaines Missionnaires de Marie ont pris la direction de l'école de Chapa, après le nouvel an. Dès le début, elles ont constaté une légère augmentation du nombre des élèves sur les années précédentes. Les parents sont satisfaits de leur enseignement et de leur dévouement.

L'asile des vieillards de Chapa s'est augmenté de quelques unités, par une rentrée de cinq ou six postulants. De même l'orphelinat s'est enrichi de quelques fillettes en bas âge. Nous les appelons orphelines, mais, en réalité, ce sont des enfants que ne peuvent entretenir leurs parents.

Au moment où je trace ces lignes, la léproserie de Mosimien (Otangtse) compte exactement deux cent six malades présents. Elle a vécu des jours pénibles au cours du printemps. Les vivres faisaient défaut, on ne pouvait s'en procurer sur le marché, et la récolte de printemps demandait encore deux mois pour mûrir. Le vice-gouverneur provincial, mis au courant, voulut bien user de sa haute influence auprès de la milice, qui céda un petit dépôt de maïs à son usage.

Un personnage influent de Mosimien s'est mis en tête que la présence d'une léproserie dans la plaine constitue un danger per-manent de contagion pour la population saine. Il a mené cam¬pagne auprès du conseil provincial et ensuite, sous le nom de sa seconde femme, dans le journal de Kangting, afin d'obtenir le transfert de tout l'établissement dans les montagnes, aux pieds des neiges éternelles. Le vice - gouverneur et bien d'autres ont fait la sourde oreille; quelques fonctionnaires et marchands ont émis spontanément une petite souscription au profit des lépreux. Le montant est modeste: quelques dollars américains; mais le geste est significatif.

Il est un fait universellement constaté, depùis plusieurs années: à Mosimien comme à Kangting, au Silou, au Yutong et ailleurs, les cas de lèpre vont en se multipliant; personne ne sait à quelle cause l'attribuer.

Le personnel religieux de la léproserie vient de recevoir un nouveau Père franciscain, le Père Roncari, auquel nous avons souhaité de tout coeur la bienvenue à Mosimien. Il parait que d'autres suivront bientôt.

A Kangting-ville, la vie paroissiale suit un cours normal; mais la population catholique a besoin d'être suivie de près pour être maintenue dans l'observation et la pratique des devoirs religieux.

Les oeuvres des religieuses franciscaines gardent toute l'estime de la population. Une seconde religieuse médecin-chirurgien ne serait pas de trop, vu le nombre des consultations au dispensaire et des admissions à l'hôpital. La maternité donne les meil¬leurs résultats. Elle est de beaucoup la plus recherchée de la ville.
Nous avons enfin pu réaliser un de nos plus chers désirs: le séminaire-probatorium a rouvert ses portes, en la fête du patro¬nage de Saint-Joseph, à sept enfants de onze à douze ans, aux-quels sont venus s'adjoindre trois autres. Ce petit monde montre assez d'ardeur à pénétrer les arcanes d'une langue dont il n'avait pas la moindre idée, n'ayant jamais vu ni étudié rien de semblable. Le Père Richard, leur supérieur, est de tout coeur à ses nouvelles fonctions auxquelles il a été préparé par un an et plus de direction des "Ames vaillantes et Coeurs vaillants". Il se trouve dans son élément et s'en réjouit.

M. Wâng ieou tsuên, qui fait ses études de théologie au grand séminaire Saint-Sulpice de Kunming, a été admis à la tonsure, le 22 mai. Il continue à donner satisfaction à ses professeurs et reste ferme dans sa vocation.

Un de ses anciens collègues, Monsieur Che Kouang iong, à Weisi, poursuit ses études de théologie tout en assurant une classe de chinois dans les écoles de la Mission. Il continue à se signaler par sa piété, sa docilité, son désintéressement, son zèle et un ensemble de qualités qui lui seront d'un précieux secours pour évangéliser ses compatriotes.

Kangting, le 15 septembre 1948. P. Valentin, évêque  (MEP)