D'ANIMAN (1991) A LA CROIX TIBETAINE (2009) - Jean-Louis CONNE

L'hospice du Grand-Saint-Bernard est connu du monde entier à travers l'imagerie d'Epinal de ses chanoines et de ses chiens. Mais, en fait, on connaît fort mal les réalités de ce légendaire Ordre montagnard,

dont l'extraordinaire histoire va bien au-delà des clichés de carton-pâte.  Jean-Louis Conne est non seulement remonté aux sources du Grand-Saint-Bernard, éclairant ainsi d'un récit passionnant la nature de son Ordre, mais encore il a découvert, après une longue enquête conduite en Suisse, en France, en Italie jusqu'en Asie, des documents rares et inédits illustrant pour la première fois l'incroyable aventure de l'Ordre dans la Chine impériale, aux confins du Yunnan et du Thibet d'avant guerre.  Un grand reportage historique et contemporain dont on ressort avec une vision diamétralement modifiée de ce Grand-Saint-Bernard qu'on croyait connaître.

Le souffle court, échiné par sa longue, longue marche dans l'air raréfié de la montagne, le Romain Julius Primus s'arrête un instant, appuie sa lassitude sur son pilum et observe, soulagé, le toit de tuiles du sanctuaire planté, à 2464 mètres d'altitude, sur le versant italien du col du Mons Jovis, une modeste bâtisse de 11 m. 30 sur      7 m. 40, aux murs épais de quatre-vingts centimètres. Pénétrant dans le petit édifice au sol dallé de marbre, Julius Primus dégrafe sa tunique et, en signe d'attachement au fils de Saturne et de Rhéa, souverain du ciel et du monde, en dépose religieusement la fibule aux pieds de l'idole de Jupiter qui trône là.

Furieux contre le petit dernier qui, l'estomac chahuté par les virages, vient de vomir sur la banquette arrière, anxieux à l'idée de ne trouver une place pour garer son camping¬bus encombré de tout l'équipage vacancier, Julio Primo conduit son véhicule entre les hautes et austères façades, piquées de fenêtres étroites, de l'Hospice et de l'Hôtel du Grand-Saint-Bernard implantés sur le versant suisse du col, à 2473 mètres d'altitude. Accrochés au pont couvert qui enjambe la route et relie les deux bâtiments, de grands panneaux racoleurs clament en lettres brunes sur fond jaune clair: à gauche: Eglise! , Monastère!, Trésor!; à droite: flétri!, Restaurant!, Bazar!

Julio Primo est déçu: il cherchait les chiens. Mais un cri des enfants le rassure: Ils sont là! Un panneau, plus grand encore, en signale «polyglotement» la présence: Chiens! Dogsl Hunde, Cani! Le matin même, l'hôtelier a extrait du coffre de sa grosse Mercedes grise un lot tout neuf de peluches de chiens saint-bernard. Comme d'impies offrandes aux idoles de la consommation, elles trônent maintenant dans une vitrine voûtée du bazar, sous un panneau publicitaire faisant un mercantile pied-de-nez à l'hospice en vantant la cigarette «Seigneur Extra», Lord Extra. Un peu plus tard, ravi d'avoir fait le Grand- Saint-Bernard , les Primo demanderont à un chanoine qui prend le frais sur les marches de l'hospice: «Combien avez-vous de pères, et combien êtes-vous de chiens?»

Entre ces deux tableaux, deux mille ans d'une histoire aussi formidable que méconnue.

(Le col du Mont-Jupiter, devenu le Grand-Saint-Bernard, a toujours été un formidable point de passage des Alpes, qu'illustre l'origine de son célèbre chien. Descendant du dogue du Tibet, suivani la trace des invasions de peuplades orientales, il devient molosse de combat des Romains et entrera dans lesannales du Grand-Saint-Bernard aux environs de l'année 1700. Si l'aventure du Grand-Saint-Bernard commence beaucoup plus tôt, ainsi qu'en témoignent les objets de bronze mis au jour par les fouilles archéologiques récentes, l' histoire de ce légendaire point de passage à travers les Alpes débute vraiment au temps de Rome.)

Le Grand-Saint-Bernard se nomme alors le Summus Poeninus, le col lui-même: les Fores Poenine. Paradoxe de l'Histoire, les lointains ancêtres des chanoines valaisans qui, plus tard, se succéderont au col pour «adorer le Christ et nourrir le passant", selon les principes du Saint-Bernard, ne sont alors que des brigands qui rançonnent, violent, pillent ou tuent les voyageurs qui s'aventurent dans ces montagnes, dans ces vallées.

En 57 av. J.-C., César envoie ses troupes «dégager le chemin à travers les Alpes que les marchands ont coutume de passer à grands périls et en payant de forts péages». Les Uberi, Nantuates, Varagres et Séduniens, ancêtres-brigands des Valaisans d'aujourd'hui, ne seront vraiment soumis, non sans peine, qu'à la suite d'une série d'expéditions conduites de 25 à 7 av. J.-C. par Auguste.

Les chemins qui relient Rome aux provinces transalpines, passant d'Augusta prcetoria (Aoste, en Italie) à Octodure (Martigny, en Suisse), sont refaits et deviennent une voie praticable aux animaux de bât, voire aux chars. En 47 apr. J.-C., Auguste fait même paver la route du Grand-Saint-Bernard et cette dernière est si bien construite qu'en 69, les troupes romaines du légat Alienus Caecina peuvent y passer en pleine saison des ava¬lanches, sans éprouver aucun embarras sérieux.
Sur le col, un dieu chasse l'autre. Le temple dédié à Jupiter remplace ce qui a cer¬ tainement été un autel gaulois, ainsi qu'en témoignent les monnaies qui on été mises au jour sur le site.

(Dans ses écrits de 1789, Chrétien de Loges note: «Il est très vraisemblable que les Romains y établirent un hospice pour recevoir les offrandes et exercer cette charité religieuse qu'ils regardaient comme un attribut inséparable du Génie de Jupiter». Les fouilles archéologiques confirmèrent la construction, par les Romains, de deux manastère sur le versant italien du futur col du Grand-Saint-Bernard, des bâtiments assez importants destinés non seulement aux gardiens du temple de Jupiter mais aussi à l'accueil des voyageurs, authentiques ancêtres de l'hospice chrétien actuel, même s'ils étaient placés à l'enseigne d'une divinité et de croyances bien différentes.)

Cet hospice romain et le temple dédié à Jupiter se maintinrent probablement jusqu'au IVe siècle. En effet, dans son écrit «La Cité de Dieu», saint Augustin rapporte que le très chrétien empereur romain Théodose, mort en 395, «fit abattre les idoles de Jupiter établies dans les Alpes».

Durant près de quatre cents ans, les réalités du Grand-Saint-Bernard vont se fondre dans les arcanes de l'Histoire. A ce jour, les travaux archéologiques font encore défaut pour faire la lumière sur cette longue page d'ombre. Mais il est acquis que le futur col du Grand-Saint-Bernard ne cesse d'être un lieu de passage fréquenté non plus seulement par les marchands, mais désormais aussi par les moines chrétiens s'en allant à Rome et en revenant chargés de précieuses reliques.

En 784 apparaît la trace d'un monastère dans la région: Dans un écrit à Charlemagne, le pape Adrien Ier prie l'empereur d'employer sa puissance royale à la restauration des hospices établis sur le passage des Alpes afin «d'héberger les pèlerins et les protéger contre toute mainmise et injustice».

En 812, puis en 820, on trouve la mention explicite de l'existence d'un abbé au monastère du Mont-Joux. En 826 Rodoin, prévôt du monastère de Saint-Médard, à Soissons, revient de Rome, où le pape Eugène II lui a confié des reliques de saint Sébastien. Il raconte qu'il a alors rencontré, au Mont-Joux, un clerc nommé Benoit, qui remplissait l'office de sacristain. Ce monastère n'est probablement pas situé sur le col mais «au pied de la montagne», comme le rapporte au IXe siècle le moine Almannus; de toute évidence dans l'actuel village suisse de Bourg-Saint-Pierre.

Tout est presque en place pour accueillir le futur Hospice du Grand-Saint-Bernard. La corporation des marronniers est déjà constituée. Elle se compose d'habitants des villages montagnards voisins, qui trouvent une source de revenus appréciables à se transformer à l'occasion en guides ou porteurs, afin d'aider les pèlerins et les marchands à traverser le col ou à se porter à leur secours lorsqu'ils sont en danger. Ces marronniers joueront, autant que les chanoines qui les employeront, un rôle obscur mais décisif dans la réputation charitable du futur Hospice du Grand-Saint-Bernard.  

(En 1800, Napoléon franchit le col du Grand-Saint-Bernard, puis ordonne la construction d'un second hospice au col du Simplon.) 

Dès les environs de l'an 1100, l'Hospice du Grand-Saint-Bernard, construit sur l'actuel versant suisse du col, à 2473 m d'altitude, a pris le relais du temple de Jupiter et des hospices romains construits jadis en contre bas,sur le versant italien du col.

Le premier établissement chrétien sera d'abord appelé «Saint-Nicolas du Mont-Joux» et, en 1154, sa construction sera attribuée à saint Bernard dont la bague et un buste-reliquaire sont conservés au musée de l'Hospice. Aujourd'hui comme hier, par fidélité aux principes du saint, on y «adore le Christ et nourrit le passant».a

Pour l'heure, en l'an 900, ils sont déjà mentionnés dans une vie de saint Gérald, lui-même «fort connu de ces hommes qui estimaient très rémunérateur le transport de ses bagages à travers le Mont-Joux».

Même les ancêtres des chiens qui feront tant pour la réputation du Grand-Saint-Bernard sont arrivés, il y a longtemps déjà. Originaire des plateaux de l'Himalaya, le dogue du Tibet, qui se retrouve dans les broderies qui ornent les anciennes lamaseries bouddhistes, est l'ancêtre de la plupart des grands chiens de montagne et des dogues européens. En Assyrie, 2000 ans av. J-C., il est déjà utilisé pour la guerre et la garde des prisonniers. On le retrouve, presque identique, sur des bas-reliefs babyloniens, égyptiens et grecs. Ce molosse tibétain donnera en particulier naissance aux komondor hongrois, mastiff anglais, dogue allemand, chien des Pyrénées et saint-bernard suisse. Dans la Rome antique, il est le «Canin Pugnaces», ce terrifiant molosse de combat qui essaime à travers toute l'Europe à l'occasion des conquêtes romaines et des invasions de peuplades orientales. Parmi ces dernières, les Hongrois qui, en 924, passés par l'Italie, franchissent les Alpes et arrivent jusqu'au Rhône, donnant le signal de départ à de nouvelles invasions qui vont contribuer à réduire en ruines les der¬niers vestiges de l'hospice romain construit sur le col du Mont Jupiter.

Au début du Xe siècle, les Sarrasins, des musulmans venus du Midi de la France où ils s'étaient installés dès la fin du IXe siècle, pénètrent dans la haute vallée du Rhône et prennent en particulier le contrôle du Mont-Joux. Le pays avoisinant est ravagé, des multitudes de pèlerins chrétiens, qui continuent à emprunter le passage du futur Grand-Saint¬Bernard, sont massacrés. Parmi eux, de nombreux Anglais et Français se rendant à Rome et l'illustre saint Mayeul, abbé de Cluny. S'en revenant de Pavie, il descend les pentes du Mont-Joux, lorsqu'une bande de Sarrasins se saisissent de lui et exigent une énorme rançon pour sa libération. Cet attentat indigne à ce point les chrétiens qu'ils se soulèvent et chassent les musulmans sarrasins.

Mais le passage du Grand-Saint-Bernard ne va pas redevenir sûr pour autant. Aux Sarrasins succèdent les sbires des seigneurs locaux, qui extorquent de l'argent aux passants, et les rançonneurs de grands chemins, qui font de même. A tel point que Canut, roi d'Angleterre et de Danemark s'en plaint au pape et réclame que des mesures soient prises pour assurer «toute sécurité à ses sujets». S'il manquait encore le pouvoir et la volonté politiques pour restaurer, cette fois très chrétienement, les antiques traditions d'hospitalité sur le col du Mont-Joux, tout est maintenant en place pour le faire.

Dès avant l'an 1100, une église-hospice dédiée à saint Nicolas est bâtie sur le col. Elle bénéficie des libéralités des comtes de Savoie- Maurienne et recoit les bénéfices de diverses terres qui s'étendent jusqu'à Vevey et Etoy, sur l'actuelle rive suisse du lac Léman. Pour construire ce bâtiment — substructure de l'actuel Hospice du Grand-Saint-Bernard — on récupère les matériaux du temple de Jupiter et des mansio romaines, dont les ruines gisent à quatre cents mètres de là. Le nouvel édifice destiné à abriter et protéger marchands et pèlerins est une forte bâtisse de dix-huit mètres sur treize, aux murs épais. Elle se compose d'un rez-de-chaussée avec trois grandes salles, dont l'une sert de réfectoire et de cuisine, l'autre de «chauffoir» et la troisième de corridor. Cette dernière pièce est surmontée d'une tour qui formera plus tard un clocher. Un escalier conduit à l'étage où se trouvent les dortoirs (hospice) et les logements des religieux.

En 1125, toute une série de chartes peuvent ainsi attester de la présence sur le col d'un établissement appelé tout d'abord «Saint-Nicolas du Mont- Joux».

Tous les droits et bénéfices de l'ancien monastère passent au nouvel établissement. La nouvelle église-hospice ne compose pas, à proprement parler, un nouvel institut religieux original, mais elle s'inscrit plutôt dans une continuité: L'antique monastère de Bourg-Saint-Pierre déplace simplement son centre et sa raison sociale vers la nouvelle église-hospice de Saint-Nicolas du Mont-Joux, bâtie cette fois-ci sur le col. Les religieux du monastère de Bourg-Saint-Pierre, dispersés par les Sarrasins, réintègrent la région et ce sont eux qui desserviront la nouvelle église-hospice.

Né d'une famille de haute noblesse à une date inconnue, celui que les textes antérieurs au XVe siècle désignent du seul nom de Bernard, devient membre du chapitre d'Aoste, en Italie, où il est nommé archidiacre, première dignité après l'évêque. Cette charge ne comportant pas la prêtrise, le futur saint Bernard ne fut donc pas ordonné prêtre. Il fit toutefois preuve d'un grand zéle de prédicateur dans la cité d'Aoste, les vallées avoisinantes et jusqu'à Pavie.

Bien que rien ne permette de l'affirmer avec certitude, la tradition veut qu'il ait fait construire la première église-hospice du Grand-Saint-Bernard, vers l'an 1050. Ce qui paraît certain, c'est qu'il n'y passa qu'une partie de sa vie. L'empereur Henri IV faisait alors la guerre au pape Grégoire VII et réunissait des partisans dans la Lombardie.

Entre 1081 et 1083, Bernard rencontra l'empereur et eut le courage de s'opposer à ses menées contre le pape, chose qui joua certainement un grand rôle dans sa réputation. Bernard revint ensuite à Novare, en Italie, où il décéda le 12 juin 1081 ou 1086 — on ne le sait au juste — dans le couvent de Saint-Laurent¬hors-les-Murs.

Des travaux récents d'un médecin légiste milanais montreront que Bernard, souffrant d'arthrose, est mort à l'âge de 60 ou 65 ans. Ainsi que le relève le chanoine et historien Lucien Quaglia: «Il devint aussitôt l'objet de la vénération des Novarais, puis des habitants de la plaine lombarde, des Valdotains et des frères du Mont-Joux».

Une quarantaine d'années plus tard, en 1123, Richard, évêque de Novare, inscrivit Bernard au catalogue des saints. Ce n'est que cinq siècles plus tard qu'Innocent XI, lui-même ancien évêque de Novare, l'inscrira au martyrologue romain, en 1681.

Saint-Bernard a-t-il vraiment édifié la première église-hospice chrétienne sur le col qui porte aujourd'hui son nom, ou celle-ci lui a-t-elle été attribuée par la suite, en raison notamment de son action d'éclat en faveur du pape Grégoire VII? Aucun document ne permet de trancher avec certitude. Ce qui est sûr, c'est qu'il faut attendre 1154 — environ soixante-huit ans après la mort de Bernard — pour qu'apparaisse pour la première fois la mention d'un Bernards-hospits, ou «hospice de Bernard», dans une relation de voyage du moine Nicolas, premier abbé du couvent bénédictin de Pverà, fondé en 1155 dans le nord de... l'Islande!

Le premier sceau connu de l'hospice, attaché à des actes de 1168 et 1174, la nomme encore, environ quatre-vingt-huit ans après la mort de Bernard, «Saint-Nicolas du Mont-Joux». Il faudra attendre jusqu'au XIIIe siècle pour que le texte d'un office laisse enfin entendre que la construction de la première église-hospice peut être attribuée à saint Bernard: «Le miracle de Mont-Joux, saint Bernard, montre ta sainteté. En ce lieu, tu as détruit un enfer et construit un paradis.»

Le paradis crédité à saint Bernard n'est au début que bien théorique. Un grand relâchement règne au sein de la communauté du Saint-Bernard, au point que le pape Innocent Il I doit enjoindre son prévôt de «corriger ses chanoines et de ne pas leur permettre de tenir de l'argent en propre». Mais les religieux, qui «se laissaient emporter par l'impétuosité de leurs désirs», ne l'entendent pas de cette oreille.

Pour se débarrasser du chanoine P. de Saint-Aubin, envoyé pour tenter de remettre de l'ordre sur le col, les frères soudoient deux coquins qui le «frappèrent sauvagement et le laissèrent pour mort». Transporté plus mort que vif à Aoste par des personnes compatissantes, P. de Saint-Aubin n'échappe pourtant pas à la cruauté des frères. Ces derniers le rejoignent, s'emparent de lui, le bâillonnent, lui lient les mains et le transportent jusqu'à Ivrée où... ils lui crèvent les yeux!

Mais la maison du Saint-Bernard se relèvera bien vite de sa déchéance passagère, simple épisode de sa longue histoire. Dix ans plus tard, le pape peut accorder aux frères du Mont-Joux l'exemption de l'impôt de croisade en raison de «la ferveur de votre religion, et de l'aide charitable que vous accordez aux passants pauvres».

Désormais organisé en régime corporatif à trois membres, l'institution de saint Bernard connaît un développement fulgurant. Par le jeux de donations multiples, ses propriétés et autres bénéfices vont bientôt s'étendre sur un territoire immense allant de l'Angleterre au sud de l'Italie en pas¬sant par la Suisse. Le Saint-Bernard gère désormais d'innombrables églises, fermes, abbayes, alpages, vignes, prieurés, hôpitaux ou moulins, de Grenoble à Turin, de Lausan¬ne à Aoste, de Metz à Messine. En Angleter¬re, il deviendra propriétaire de maisons à Londres, de fermes dans l'Essex et même d'un manoir, à Suttons.

(Si les chanoines sont porteurs d'une haute spiritualité, ils n'en demeurent pas moins très près des hommes. La plupart d'entre eux ne vivent pas à l'Hospice du Simplon ou du Grand-Saint-Bernard' mais, tel ici le curé du village de Trient, exercent leur ministère dans de nombreuses paroisses. Souvent hommeS de la montagne eux-rnémeS, sobres de gestes et de paroles, leur charité a la limpidité des glaciers.)

 Comme le note le chanoine Quaglia: «C'est la course aux bénéfices les plus cossus». Dans les vallées des versants suisse et italien du col, l'activité lucrative des marronniers donne lieu à de sérieux conflits d'intérêt. Mais à l'hospice, sur le col, se poursuit une vie bien différente, rude, rythmée par la, toute tournée vers l'adoration de Dieu et l'assistance aux passants, ainsi qu'elle se maintiendra durant des siècles. La com¬munauté comprend un prieur ou supérieur, un cellérier ou économe, un chantre, un in¬firmier, un aumônier et un «clavendier» pré¬posé à la distribution des vivres. A cette petite famille s'ajoutent les novices, une soeur prenant soin du linge, un ou deux cuisiniers et un guide ou marronnier chargé d'aller à la rencontre des voyageurs en hiver. La communauté n'est donc pas nombreuse- huit religieux en 1438 -comme c'est toujours le cas. L'Hospice ne compte aujourd'hui que quatre religieux, administrant environ dix à vingt-cinq employés laïcs, selon la saison.

Presque tous les prévôts du Grand-Saint¬Bernard sont alors issus de famille noble et ces princes de l'Eglise, tout à la fois seigneurs temporels et grands personnages ecclésias¬tiques, ne tardent pas à se tailler une place de plus en plus importante à la cour de Savoie. Aux rigueurs de la montagne, ils préfèrent les douceurs des rives lémaniques et résident le plus souvent à Meillerie, à Etoy ou à Thonon, à proximité de la cour où on les retrouve.

(Depuis les temples chinois de Kunming, capitale du Yunnan, des jours de caravane étaient nécessaires aux chanoines . . ., le père Louis Emery - pour rejoindre la haute vallée du Mékong. Afin d'atteindre celle encore plus reculée de la Salween, les fleuves devaient être franchis en se glissant sur de dangereux ponts de corde en fibres de bambou (à g.). Le père français Genestier, rescapé d'une grande persécution de prêtres en 1905, avait utilisé toute sa fortune personnelle à faire construire une véritable cathédrale dans la Salween, à Tchrongteu. Dans ce document rare datant de 1933, on le voit devant son église, arborant les attributs de mandarin, rang que lui avaient conféré les autorités chinoises. Il est entouré de prêtres des Missions étrangères de Paris et de membres du premier groupe de missionnaires du Grand-Saint-Bernard dans les «Marches du Thibet».)


Jusqu'ici, on ne savait rien ou presque de la naissance de saint Bernard, aucune vie contemporaine ne nous étant parvenue. C'est alors qu'au début du XV' siècle - au moment même où les prévôts du Grand-Saint¬Bernard fréquentent assidûment la cour de Savoie - apparaît une vie de saint Bernard, attribuée à un énigmatique Richard de la Val d'Isère. Révélation: saint Bernard serait né en 923, fils de Richard, seigneur de la baronnie de Menthon, près d'Annecy, en Savoie. Pour beaucoup d'historiens, ce panégyrique de saint Bernard, qui apparaît plusieurs siècles après sa mort, est «un faux bien caractérisé et en même temps un recueil de méprises notoires» ou encore «un tissu de fables, d'anachronismes et de contradictions». Par exemple, on sait que saint Bernard est décédé au voisinage de 1086, à l'âge d'environ 65 ans. S'il était né en 923 comme le prétend ce panégyrique, il, aurait été âgé d'environ 160 ans à sa mort?

Pour beaucoup, ce panégyrique de saint Bernard n'est donc que le produit d'un hagiographe «soucieux de flatter les ambitions d'un seigneur puissant, lui-même fier de voir rattacher un tel saint à sa maison».

Mais à Menthon, rebaptisé il y a quelques décennies «Menthon-Saint-Bernard» à la demande des postes françaises - pour distinguer ce village d'un Menton situé sur la Côte d'Azur - on s'accroche ferme à la version du panégyrique. Les boutiques locales vendent des peluches de chiens saint-bernard. et, au château, il est fort mal venu d'émettre le moindre doute sur l'origine du saint. Pour Olivier de Menthon, châtelain et employé d'une grande société de génie civil, fils de François de Menthon qui fut juge français au Tribunal de Nuremberg et ministre de la justice du général de Gaulle, il ne fait aucun doute: saint Bernard est bien de Menthon. Et si un visiteur du château devait avoir l'audace de mettre cette affirmation en doute, les aboiements de l'énorme chien saint-bernard que possède Madame son épouse, passionnée par la gent canine, aurait tôt fait de rappeler ce «fou» à l'ordre! Il faut donc mieux se garder de trancher et se limiter à dire, avec l'écrivain Marcel Michelet: «Dieu! Je suis à la recherche de saint Bernard sur des traces qui s'enchevêtrent et s'affolent: accordez-moi le sens de la direction! Je l'appelais saint Bernard de Menthon; on voudrait que je l'appelle saint Bernard d'Aoste ou du Mont-Joux. «Non ferais-je», par Dieu! Le soleil est le soleil, même s'il me joue le tour de marcher à rebours»...

Ce soleil, résistant au long charivaris de l'Histoire, va continuer à briller sur l'Hospice du Grand-Saint-Bernard qui se modifiera au fil du temps pour prendre finalement l'aspect qu'on lui connaît aujourd'hui. Vers 1700, seulement, un nouveau venu fait officiellement son apparition dans les actes de l'hospice: le chien. Mais il est vraisemblable qu'il est présent depuis beaucoup plus longtemps sur le col.

A ce propos la légende rapporte, de façon assez troublante: «Un jour saint Bernard traversa une montagne où autrefois les habitants rendaient un culte à Jupiter. Il y avait là une multitude de démons, et l'un d'eux molestait les voyageurs. Lorsque le démon, horrible à voir et rugissant vint au devant de lui, l'homme de Dieu le saisit et lui ordonna de se taire: le démon se laissa lier comme un petit animal.»

Le profane peut-il voir dans ces «démons» des descendants errants des molosses tibétains jadis importés par les légions romaines ou les envahisseurs hongrois?

Difficile de le dire. Les décisions de divers conciles ont, durant longtemps, fait interdiction aux religieux d'entretenir ou d'élever des chiens, ce qui peut expliquer la discrétion à leur propos des textes antérieurs à 1700. Nul doute, par contre, que le rôle premier des chiens saint-bernard n'était pas d'aider au secours des voyageurs en difficulté, mais bien de protéger les chanoines et leurs hôtes contre les brigands qui continuèrent longtemps à infester la montagne. La fonction du premier chien mentionné dans les actes de l'hospice est surprenante: placé dans une roue, comme un écureuil, il fait office de tourne-broche! Leur grande taille aidant, les chiens de l'hospice furent aussi utilisés pour ouvrir une trace dans la neige, devant les pas du marronnier.

D'ailleurs, en 1802, le chapitre — qui vient de fixer la ration de vin à trois verres pour tout visiteur «sans distinction de religion» — décide qu'il y aura désormais deux guides, un pour chaque versant du col. Ce n'est que plus tard que les chiens du Saint-Bernard, au flair assez limité, seront utilisés comme chiens d'avalanche. S'ils rendirent de signalés services en l'absence d'autres moyens, les chiens du Saint-Bernard ne sont, depuis des années, plus employés comme chiens d'avalanche et sont même redescendus en plaine durant la saison hivernale. L'élevage, qui demeure, est surtout destiné à l'amusement des touristes estivaux et à la vente profitable des chiots.

Bientôt, un «satellite» de l'Hospice du Grand-Saint-Bernard, va voir le jour. En mai 1800, en route pour Marengo, Napoléon, franchi le col du Grand-Saint-Bernard avec ses forces, quelque 40'000 hommes et cinquante-huit canons, aidés en cela par 10'000 paysans suisses. Si cet exploit récent au regard de l'Histoire frappe l'imagination, il ne fait que rééditer celui des légions romaines, voir celui des foules de Normands qui, avec femmes et enfants, franchirent le col en masse, des siècles avant l'empereur français et ses troupes.

Les soldats français sont fort bien traités par l'hospice, qui leur fournira pas moins de 21'724 bouteilles de vin! L'année suivante, sans consulter les chanoines, dont la prévôté est désormais située en plaine, à Martigny, Napoléon décrète la construction d'un nouvel hospice monumental sur le col du Simplon qui, exige-t-il, sera servit par l'Ordre du Grand-Saint-Bernard. La construction achevée, le prévôt Filliez, faisant contre mauvaise fortune bon coeur, y conduit les premiers chanoines en novembre 1831. C'est ainsi, qu'aujourd'hui encore, l'immense hospice du Simplon est toujours desservi par trois bernardins et un nombre variable d'employés laïcs. Moins fréquenté que l'hospice-mère, on y retrouve, peut-être plus qu'ailleurs, l'accueil simple et chaleureux qui a longtemps fait la réputation du Grand-Saint-Bernard.

(Dans le grand salon de la maison de Martigny où Napoléon, en route pour Marengo, séjourna en 1800, Mgr Angelin Lovey, prévôt de l'ordre du Grand-Saint-Bernard, étudie un ancien livre de bouddhisme tibétain. De 1938.à 1952, il exerça son ministère dans la vallée du Mékong dont il apprit les langues. Il eut, comme ses confrères, à affronter l'hostilité du clergé indigène, une théocratie régnant en maître sur la région depuis des siècles et voyan, dans les prêtres, de dangereux concurrents.)

Si le peuple d'ethnie thibétaine des «Marches du Tibet» était maintenu dans une ignorance et une pauvreté certaines, le pouvoir lamaïque cultivait toutes les sciences et c'est lui, plus que les Tibétains, qui s'opposa aux prêtres.)

Si une légende aussi tenace qu'incertaine veut qu'Hannibal ait franchit le col du Grand - Saint-Bernard en 218, rien n'est moins sûr. L'antique historien romain Tite-Live met lui- même en doute cette histoire en écrivant: «Je trouve fort étrange qu'il y ait tant d'incerti¬tudes sur l'endroit par où Hannibal traversa les Alpes et qu'on ait pu penser communé¬ment que ce fut par les Alpes pennines (...)» Ceci n'empêchera pas un Américain, l'écrivain Halliburton, de «rééditer» en 1935 le discutable exploit d'Hannibal en franchissant le col avec un éléphant affublé du nom de «Miss Doly»!

En effet, la création des routes carrossables, le début de l'ère industrielle et du tourisme, tout en participant à la diffusion d'une imagerie d'Epinal du Grand-Saint-Bernard, modifient non seulement radicalement le paysage du col, mais aussi la vie même de l'hospice et des chanoines. Du prince Bonaparte à la reine-mère d'Italie, nombreuses sont les têtes couronnées à venir s'y bousculer, bientôt suivit par une cohorte d'élégants ou d'aventuriers venus des quatre coins d'Europe et du monde.

Devant l'afflux des visiteurs, une «Maison Neuve» est édifiée, qui double les capacités d'accueil. On décide que les personnes voyageant en auto ne pourront plus passer la nuit à l'hospice et que la pension sera diminuée, tout en restant gratuite. Cette décision est jugée si grave que les bernardins obtiennent de Rome de la faire figurer dans leur constitution! Mais la situation continue à empirer. Des organisateurs de voyages vont même jusqu'à faire figurer un repas dans leurs prestations, alors qu'il est fourni gratuitement par l'hospice! Enfin, en 1925, la «Maison Neuve» est louée par les cha¬noines à un hôtelier, ce qui est toujours le cas. Toute cette évolution ne va pas sans inter¬peller, comme aujourd'hui encore, les ber¬nardins sur leur avenir. Comment concilier ce formidable brouhaha touristique avec l'adoration de Dieu et ce légendaire accueil fait «de gestes séculaires qui vous mettent non seulement en sécurité, mais en joie et vigueur»?

C'est à cette époque que s'inscrit l'une des plus méconnues et prodigieuses pages d'histoire contemporaine de l'Ordre du Grand-Saint-Bernard. Des marches de Jupiter, que gravissaient jadis les légionnaires romains pour atteindre le Mons louis, elle va conduire les bernardins aux confins du Yun¬ nan chinois, gravir les marches de l'Himalaya qui s'élèvent jusqu'au Tibet, royaume alors interdit des lamas bouddhistes.

(Des documents «colorisés» uniques de l'aventure du Grand-Saint-Bernard en Asie. A g.: la résidence de Weisi, une cité située dans une branche latérale de la vallée du Mékong où les bernardins établiront le centre de leur mission; sur le bateau les conduisant de Marseille à Saigon, en route sur les pistes des «Marches du Tibet».

A dr.: des servantes indigènes devant la résidence de Weisi; la haute vallée du Mékong qui n'est pas sans rappeler certains paysages du Valais suisse; un groupe de bernardins dans une forêt de bambou ponc¬tuant la montée au col de Latsa. Les chanoines ont emporté un moyen de transport alors inconnu dans cette région de Chine: le ski.)

Depuis longtemps déjà, les Missions étrangères de Paris ont implantés des postes missionnaires dans le Yunnan chinois, base avancée d'où ils espèrent un jour christianiser le Tibet, qui leur reste fermé. La région où ils se sont établis est une succession presque parallèle de chaînes de montagnes qui s'élèvent jusqu'à plus de 5'000 mètres, divisées par trois fleuves légendaires, le Fleuve Bleu, le Mékong et la Salween. Les Missions étrangères de Paris ont édifié une résidence à Weixi, village d'une vallée latérale du Mékong, et des postes missionnaires qui s'échelonnent tout au long de la vallée principale du fleuve jusqu'à l'intérieur même du Tibet, à Yerkalo, où se trouve leur poste le plus avancé, non loin de la frontière tibéto¬chinoise. Dans la vallée de la haute Salween, les Missions étrangères de Paris ont égale¬ment établit plusieurs postes missionnaires, en particulier à Bahang, Tchrongteu ou Khionatong.

Les parties supérieures des profondes et étroites vallées chinoises du Mékong et de la Salween sont avant tout peuplées de Tibé¬tains et de métis. C'est le pays des douddhas¬vivants, une théocratie qui n'a rien de romantique. Les lamas, à l'image des princes de l'Eglise jadis en Europe, règnent en maîtres absolus sur des populations indigènes très diverses et fortement métissées, souvent misérables. Plus on redescend ces vallées et plus les populations se mèlent: Loutzes, Mossos, Lissous, descendants de colons chinois issus de diverses ethnies de l'Empire du Millieu.

L'ensemble de ce vaste territoire, au climat et à la géographie hostiles, est le théâtre d'affrontements fréquents entre les Thibétains du Tsarong - la province thibétaine faisant frontière avec la Chine - et les tribus indigènes; entre les lamas et les métis chinois; entre les indigènes thibéto-birmans et les mandarins qui les exploitent. Le clergé indigène - représenté par les lamas - voit en ces «diables d'étrangers» des concurents susceptibles de menacer son pouvoir. En filigrane, s'inscrit un jeu politique complexe entre le Thibet interdit, la Chine et les puissances occidentales. Pour le clergé bouddhiste, d' obédiance thibétaine, tous les prétextes sont donc bons pour exciter les populations indigènes contre les missionnaires, en qui il voit volontiers l'avant-garde d'une ingérence étrangère.

En 1905, une révolte antichinoise éclate dans presque toute la région des «marches du Thibet». Les missionnaires français sont alors décimés par des brigands indigènes à la solde des lamas, qui profitent du chaos ambiant pour se débarrasser ainsi de leurs «concurrents». Le père Musot, fustigé d'épines, est fusillé à bout portant. On abat le père Soulié d'une balle dans la tête, avant de lui trancher un bras. Des lamas assomment des chrétiens indigènes à coup de pierres et jettent leur cadavre à l'eau.

Des résidences missionnaires sont pillées puis brûlées, des cimetières sont profanés. On force les chrétiens indigènes à déterrer les cadavres et à les jeter au fleuve, avant de les assassiner à leur tour. Le père Bourdonnec est criblé de flèches d'arbalètes par des Lissous, avant d'être décapité au sabre. Le père Dubernard est lui aussi déca¬pité. Sa tête ne tombe qu'au troisième coup. On lui arrache aussitôt le foie pour en boire la bile, selon la macabre coutu me des Lissous. L'action des Missions étrangères de Paris ne se relèvera plus vraiment de ce carnage. Le temps passant, les survivants se font vieux et les forces neuves manquent.


C'est alors qu'à fin 1929, Mgr de Guébriant, supérieur des missions étrangères de Paris, écrit à Mgr. Bourgeois, prêvot du Grand-Saint-Bernard, à propos des marches du Tibet: «Ce pays, grand comme deux fois la Suisse, n'est pas moins montagneux qu'elle. Le fond des vallées les plus creuses y est à 1200 mètres d'altitude. Les cols, où passent les sentiers, sont à 2000, 2500, 3000, 4000 mètres et plus. (...) Quels services rendrait ici un hospice tel que celui du Saint-Bernard et quel rayonnement exercerait sa bienfaisance au profit de la religion!».

Le prévôt Bourgeois s'enthousiasme à cette sug¬gestion et en mars 1931, une mission d'exploration, composée des chanoines Pierre-Marie Melly et Paul Coquoz, est dans les montagnes du Yunnan afin de déterminer l'endroit où sera construit le nouvel hospice. Ils ont emporté avec eu un moyen de déplacement encore inconnu en Chine: le ski. En plein hiver local, ils se rendent dans la tourmente au col du Tchrana , à 3250 m. d'altitude, puis gravissent le col du Sila, où ils sont bloqués par la tempête, à 4100 mètres d'altitude. Finalement ils retiennent le col de Latsa — à ne pas confondre avec Lhassa, capitale du Tibet — une passe située plus au sud qui, relie la vallée du Mékong à celle de la Salween. Rentrés en Suisse, ils exposent leurs conclusions au chapitre et la décision est prise: c'est au col de Latsa, à 3800 mètres d'altitude, aux confins du Yunnan et de la Birmanie, en plein pays lissou qu'on construira le nouvel hospice du Grand-Saint-Bernard!

Le 10 janvier 1933, les deux chanoines et deux nouveaux missionnaires du Saint-Bernard, s'embarquent à Marseille. Entre-temps, en Chine, le père André, des Missions étrangères de Paris, ne perd pas de temps. Cet ancien sous-officier de l'armée française, qui a combattu à Verdun durant la Première Guerre mondiale, recrute à la rude des indigènes et, afin de servir aux futurs travaux de l'hospice, construit un chemin muletier à travers le col de Latsa! De Marseille, les missionnaires du Saint-Bernard, naviguent jusqu'à Saïgon puis à Hanoï, au Tonkin. De là, un train les conduit à Kunming, capitale des seigneurs de la guerre, qui s'appelle encore Yunnanfou. Après trois semaines de caravane à travers le Yunnan, ils atteignent enfin Weisi où ils installent leur base arrière dans la résidence construite jadis par les missionnaires français. Ils se mettent aussitôt à l'apprentissage de la langue chinoise avec l'un d'entre eux, le père Francis Goré, un fin lettré qui maîtrise parfaitement les secrets des idéogrammes les plus compliqués.

Par la suite, certains d'entre eux apprendront aussi le tibétain et le lissou.

Franchissant le col de Latsa, les missionnaires du Saint-Bernard pénètrent bientôt dans la vallée de la Salween où réside le légendaire père français Genestier. Déjà bien avant la persécution de 1905, il a décidé de mourir «martyr croisé», c'est-à-dire en défendant ses ouailles les armes à la main. Prenant le commandement d'une troupe d'indigènes Loutze, armé d'une carabine Winchester qui vient d'être inventée, il a mis en déroute une bande de Thibétains du Tsarong qui s'apprêtait à ravager la mission, non sans avoir logé une balle dans la tête d'un lama qui le couchait en joue.

En 1905, dans la vallée du Mékong, il a abattu deux lamas qui lui tendaient une embuscade et dirigé le rétablissement de l'ordre dans la région avec l'aide d'une troupe de musulmans chinois. Ceci lui valut d'être élevé au rang de mandarin de 3" classe par le vice-roi du Yunnan, au nom de l'impératrice de Chine Ts'eu-hi. Dans les occasions, il porte alors encore volontiers sa tenue brodée d'un phénix et un calot surmonté d'une pierre jaune, signes distinctifs de sa dignité. Il a même droit à la litière verte et à une salve de vingt coups de fusils à chaque fois qu'il se rend chez le mandarin du lieu!

Mieux encore, le père Genestier a fait le voeu de construire une église dans la vallée de la Salween si la mission devait survivre aux persécutions. Tenant parole, il a employé tout son patrimoine familial à faire édifier, à Tchrongteu, une vaste église à deux tours, presque une cathédrale dont les cloches furent importées de France.

La présence de ce monument insolite dans le décor désolé d'une vallée où ils n'y avait alors presque aucun chrétien, paraît à ce point surnaturel que les visiteurs indigènes ne crurent jamais qu'elle avait été construite par des hommes. L'église du père Genestier, faite de briques, sera d'abord partiellement détruite par un tremblement de terre, puis rasée au sol par les communistes. Quant au père Genestier, il sera finalement enterré sur place dans sa baignoire en bois, faute de cercueil.

A Weisi et ailleurs, une partie des missionnaires du Saint-Bernard s'emploie à créer ou relancer des écoles, des dispensaires, un probatoire, ainsi qu'à convertir les indigènes, ce qui ne sera pas facile. Les chrétiens resteront peu nombreux. En 1935, un autre groupe de missionnaires s'attaque tout d'abord à la construction d'un premier refuge en pierres - qui sera terminé—sur te col de Latsa. Il est destiné à abriter les missionnaires et les ouvriers durant la construction de l'hospice. Des indigènes lissous et des tailleurs de pierres chinois sont appelés à la rescousse.

En 1936, un deuxième groupe de membres du Saint-Bernard, composé de Cyrille Lattion, Maurice Tornay et Nestor Rouiller, arrive en renfort, bientôt suivi par un troisième groupe comprenant Henri Nanchen et Angelin Lovey, qui deviendra prévôt de l'Ordre, charge qu'il assumait encore en 1991, au moment de la conclusion de cet article. Sur le col, les travaux se poursuivent, mais des difficultés grandissantes se font jour. Devant l'ampleur du projet, un contrat a été passé un entrepreneur chinois, des avances versées. Les fondations sont creusées et les épais murs en pierres taillées de l'hospice sortent de terre, selon une architecture un peu semblable à celle du Grand-Saint-Bernard. Il est situé en contre-bas du refuge, sur un plateau où on trouve un lac, qui doit ser¬vir à l'approvisionnement en eau. Jusqu'en août 1938, les travaux se poursuivent durant toute la belle saison.

Bientôt l'entrepreneur chinois, qui fume l'opium toute la journée, fait traîner les choses, exige des suppléments. Finalement les tailleurs de pierres quittent le chantier, qui s'arrête. Mais ce sont surtout les événements politiques qui vont empêcher la reprise du chantier et la terminaison de l'hospice. L'invasion de la Chine par les Japonais et le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale ont pour effet d'isoler presque complètement les missionnaires du Saint-Bernard du monde extérieur.

Les finances ne tardent pas à se tarir et les chanoines sont bientôt condamnés à survivre par leurs propres moyens. Avec la fin de la guerre, l'espoir renaît un peu de voir l'hospice de Latsa achevé. Un quatrième groupe arrive du Saint-Bernard, composé de François Fournier, Alphonse Savioz, Jules Detry et Louis Emery. «Le jour de mon arrivée dans la vallée de la Salween, j'ai bien failli devenir la victime d'une bande brigands thibétains», se souvient-il. En effet, après la débâcle japonaise, les forces communistes de Mao l'emportent de plus en plus sur les troupes nationalistes de Chiang Khai-shek. La théocratie lamaïque qui craint - non sans raison, l'avenir le mon¬trera - l'annexion du Thibet par un régime communiste et athée chinois, flirte avec le moribond régime nationaliste. Mais c'est aussi une bonne raison, invoquée par de purs bandits pour razzier les villages des vallées du Mékong et de la Salween, où déjà les communistes pointent.

C'est dans cette ambiance troublée que le Saint-Bernard payera à son tour le tribu du sang. Le 11 août 1949, sur ordre des lamas de Yerkalo (plus précisément de Karmda et de Sogun), deux hommes de mains tendent une embuscade au père Maurice Tornay qui vient d'être chassé pour la seconde fois de ce village, le poste le plus exposé de la mission, en proie à mille persécutions. Maurice Tornay, alors âgé de 39 ans, tombe sous les balles, nouveau martyr pour avoir osé porter le message du Christ sur la terre des lamas.

En Chine, les jeux sont fait et les communistes prennent le pouvoir partout, refou¬lant le gros des forces de Chiang Khai-shek sur l'île de Formose. Les communistes ne tardent pas à pénétrer dans les vallées perdues du Mékong et de la Salween, où «procès» et exécutions publics deviennent monnaie courante. En 1950, les missionnaires du Grand-Saint-Bernard sont concentrés à Weisi, réduits à l'inaction, puis expulsés un peu plus tard sur Hong Kong.

Seuls deux d'entre-eux, ainsi que le père français André, réussissent à se maintenir dans la vallée de la Salween. Eux aussi seront finalement expulsé sur Hong Kong en 1952. Les bernardins songent alors à se rendre au Sikkim. Mais l'Inde ferme ses portes à tous les missionnaires expulsés de Chine. Certains d'entre eux tentent de passer par la Birmanie, afin d'avoir des nouvelles de leurs Chrétiens qu'ils ont été contraints d'abandonner.

Finalement, à l'invitation de l'évêque de Taipeh, les bernardins s'installent à Formose où l'Ordre gère toujours un prieuré et une quinzaine d'églises, chapelles ou écoles, dans le diocèse de Hwalien.

Pour les chanoines du Grand-Saint¬Bernard - dont les plus «anciens» vivaient dans ces vallées isolées du Yunnan depuis vingt ans-pour eux qui en avaient appris les langues, adopté les coutumes, profondément aimé les populations et exercé la charité chrétienne à leur profit, cette expulsion fut un profond déchirement. Mais l'aventure de cette mission du Saint-Bernard aux «Marches du Thibet», qui se poursuit aujourd'hui à Formose, ne fut qu'un demi-échec, même si l'hospice du col de Latsa ne fut pas terminé. Aujourd'hui, en dépit des persécutions de la «Révolution culturelle», les communautés chrétiennes des vallées du Mékong et de la Salween ont non seulement survécu, mais encore ont vu le nombre de leurs fidèles s'accroître. Bien qu'elles se tiennent à une ligne stricte de séparation de l'Eglise catholique chinoise d'avec le Vatican, les autorités chinoises ont libéralisé leur politique religieuse.

Plusieurs églises ont même été restaurées, voire de nouvelles construites. Mais les autorités chinoises interdisent toujours aux pèlerins - on se demande bien de quoi elles peuvent avoir peur - de revenir dans ces vallées que les pères français des Missions étrangères et les chanoines du Grand-Saint-Bernard ont tant aimées et où ils ont tant souffert. La puissante Chine réalisera peut- être un jour qu'en agissant ainsi elle se rend non seulement ridicule, mais perd de belles occasions de créer de larges et potentiellement profitables passerelles d'échanges culturels entre sa province du Yunnan et l'Europe.

Le Saint-Bernard a, quant à lui, tiré un vrai profit intellectuel de cette aventure chinoise. Si le pape Pie XI donna saint Bernard pour patron aux habitants et voyageurs des Alpes en 1923 seulement, ses missionnaires ont apporté une nouvelle ouverture d'esprit à cet ordre montagnard. Elle se lit encore dans le regard malicieux des derniers survivants des «Marches du Tibet», tels le prévôt de l'Ordre, Mgr Angelin Lovey ou le chanoine Louis Emery, des hommes d'une qualité, d'une charité et d'un savoir rares et précieux comme une porcelaine de Chine.

Aujourd'hui, certains chanoines qui ont, ou qui vont, succéder aux «anciens», semblent bien mal connaître ou juger cette histoire. «Nous ne sommes pas un ordre missionnaire, cette aventure chinoise n'est qu'un simple épisode désuet de notre histoire», devait me déclarer un chanoine encore bien jeune de l'Hospice du Grand-Saint-Bernard, visiblement plutôt soucieux d'attirer l'attention sur les pélerinages modernes qui s'organisent l'été dans les montagnes, avec l'hospice pour point de ralliement.

Avec le temps, la vie de l'Ordre s'est profondément modifiée. Il ne compte actuellement qu'environ soixante-dix membres, dont beaucoup sont âgés.

Les nouveaux chanoines

(Dans l'église du village de Trient, servie par un chamoine du Grand-Saint-Bernard, on bénit le pain que les villageois ont cuit dans le four communautaire, signe de l'antique et profonde communion existant entre les Valaisans et les bernardins montagnards. Mais l'ordre reste en prise directe avec son temps. Le collège Champittet à Lausanne, propriété de l'ordre, accueille quelque 700 jeunes venus de Suisse et d'une trentaine d'autres pays  pour y recevoir une éducation d'inspiration chrétienne.

Avec le temps, la vie de l'Ordre s'est profondément modifiée. Il ne compte actuellement qu'environ soixante-dix membres, dont beaucoup sont âgés. Les nouveaux chanoines portent plus guère la soutane traditio¬nelle qu'aux grandes occasions. Au quotidien, ils lui préfèrent une curieuse veste blanc-crème, épinglée d'une petite croix, vêtement dont l'adoption définitive est à l'étude. La petite communauté est également très dispersée: environ quatre chanoines au Grand-Saint-Bernard, trois à celui du Simplon, une dizaine tous âgés à la Prévôté de Martigny, quelques-uns à Formose, une poignée de plus jeunes à Fribourg, où se trouve le noviciat, huit chanoines en vallée d'Aoste. Le reste est réparti dans les nombreuses paroisses dont l'Ordre a la charge.

Au collège Champittet, à Lausanne, qui appartient au Saint-Bernard, il ne reste qu'une dizaine de chanoines, dont environ la moitié sont âgés, pour veiller sur un établissement qui accueille bon, mal an, quelques 700 jeunes venus de presque tous les cantons suisses et d'une trentaine de pays étrangers, pour recevoir: «une culture et une éducation d'inspiration chrétienne», conformément au but du Collège. Comme d'autres, l'Ordre du Grand- Sa in t-Bernard connaît donc une sérieuse crise des vocations et ne s'en cache pas: «S'il est indéniable que nous sommes actuellement au «creux de la vague» en matière de vocations, ceci ne doit pas trop nous inquiéter. Dans sa longue histoire, le Saint-Bernard en a connu bien d'autres et s'est toujours relevé, plus rayonnant encore!», confie un chanoine du collège Champittet.

Si l'on manque de chanoines au Saint- Bernard, par contre le nombre des pèlerins de tous âges ne cesse de croître, même si les touristes purs sont — sauf en hiver où il est fermé — renvoyés à l'hôtel d'en face, propriété de l'Ordre. Durant l'été, comme en saison hivernale, surtout durant les vacances scolaires et en fin de semaine, les vastes hospices du Grand-Saint-Bernard et du Simplon sont parfois pleines à craquer. Pour un prix de pension «souper-coucher-petit-déjeùner» équivalent à environ 35 francs suisses ou 140 francs français, des retraitants, montagnards, élèves d'écoles chrétiennes et autres pèlerins s'y retrouvent le temps d'une journée de ski ou d'une brève retraite, à la fois spirituelle et sportive.

Certes, l'accueil n'est plus tout à fait le même. Même si les chanoines sont toujours sur le devant de la scène, gardiens de l'antique principe de l'Ordre qui est d'adorer le Christ et nourrir le passant, ce sont avant tout les employés laïcs qui assurent la logistique des hospices. A être prêtre on n'en est pas moins homme et les chanoines — en particulier ceux de l'Hospice du Grand-Saint¬Bernard — sont souvent débordés par les sollicitations, le besoin d'amour de ceux qui se sont extraits un instant des rugosités de la société de consommation. Alors, parfois, laissent-ils transparaître un instant la lassitude que leur inspire ce brouhaha croissant sur la montagne. Peut-être, à ces heures-là, les chanoines des «Marches de Jupiter» songent-ils un peu plus au destin de leurs frères missionnaires des «Marches du Tibet» et murmurent-ils, avec eux, cette prière composée par un ancien prieur de l'Hospice du Simplon: «Vous qui êtes né au hasard d'un voyage, Et avez couru toutes les routes, Tirez-moi de mon égoïsme et de mon confort, Faites de moi un Pèlerin»...

Jean-Louis Conne  (ANIMAN - nature et civilisations - N°46 - novembre - décembre 1991 avec l'aimable autorisation d' Arnaud Conne, fils de Jean-Louis)

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