PELE 2001

Avec une douzaine de jeunes — dont deux prêtres et un séminariste — nous avons eu la grâce de faire un pèlerinage en Chine et au Thibet sur les traces du bienheureux Maurice Tornay. Providentiellement, il nous a été possible de visiter et de prier dans les principaux lieux où Maurice Tornay a vécu, notamment: Siao-Weisi où il célébra sa première Messe; Weisi et à Houa¬Lo-Pa où il dirigea le probatoire,

le col du Latsa (3'800m.) où l'on retrouve encore les prestigieuses ruines de l'Hospice; le col du Choula (4'800m.) où Maurice Tornay versa son sang pour le Christ, tombant sous les balles des lamas. Et finalement à Yerkalo au Thibet, paroisse chère à son coeur et où son corps repose dans l'attente de la résurrection. Au fil des kilomètres apparaissait toujours plus clairement, dans la rencontre des personnes et l'atmosphère des lieux, le message spirituel du Bhx Maurice. C' est une message qui vient des confins de l'Orient mais qui est d'une extraordinaire puissance et d'une grande urgen¬ce pour l'Eglise qui est en Suisse.

Une terre et une patrie

Car Maurice Tornay est resté profondément attaché à sa terre. Même si le Yunnan est un pays de montagne — et quelles montagnes! — le dépaysement reste grand et le déracinement difficile, douloureux même. «Pleurons et offrons nos larmes à Dieu» écrit-il à sa famille. Dans une autre lettre, Maurice Tornay à cette formule merveilleuse: parlez-moi de tout car «Tout m'intéresse parce que vous m'intéressez». Mais s'il a une terre qu'il aime, Maurice a une Patrie qu'il adore. C'est le coeur de Dieu lui-même. Il écrira: «Il faut l'aimer, la terre, bien sûr. Mais il faut l'aimer que pour autant qu' elle nous conduit à Dieu, que pour autant qu' elle nous dit combien Dieu est mystérieux et bon et beau et miséricordieux. Le reste ne vaut rien parce que le reste passera.». Leçon de réalisme spirituel que nous donne le mis¬sionnaire valaisan parti au loin. Ce qui brûle son coeur, c'est le salut des âmes: «Je veux m' exténuer par pur amour pour Dieu». «Oh! la soif de toutes les brebis sans pasteur». Désor¬mais il sera chez lui partout où une âme aura besoin de connaître l'amour de Dieu. «La Rosière, c'est loin, si loin!» «Mais en Dieu on se rap¬proche», ajoute Maurice Tornay.

Sa majesté la peur...           La grâce de rencontrer les communautés locales...

Le cardinal Siri parlait un jour de la vénérable dévotion que les chrétiens ont pour sa «majesté la peur». Cette peur qui paralyse et ôte toute audace évangélique. Elle nous fait capituler devant les nouveaux pouvoirs: l'opinion publique, les media et le «qu'en¬dira-t' on». Maurice Tornay nous rap¬pelle par son courage l'urgence d'une vie chrétienne «virile» comme dirait Ste Thérèse d'Avila. «Dernièrement un chrétien a préféré recevoir 50 coups de fouet plutôt que de s'incliner devant une statue de Bouddha», témoigne Maurice.

Et nous, nous avons tellement d'idoles devant les¬quelles nous nous inclinons. Tellement d'idéologies devant lesquelles nous capitulons; tellement d'erreurs face auxquelles nous n'osons plus porter témoignage. Il est vrai que chez nous c'est parfois plus difficile. Mau¬rice avait compris cela, lui qui écrivait: «Il faut que je m'en aille... ici, je serais cajolé d'un côté, cajolé de l'autre... Je veux m'exténuer par pur amour pour Dieu». Le courage évangélique que manifeste Maurice n'est pas insouciance. Même s'il a quelque chose de fou aux yeux du monde, il n'exclut nullement la sagesse et la ruse du renard: «Pour entreprendre ce voyage, il faut beaucoup de courage et de savoir faire» dira-t-il avant de partir à Lhassa, après avoir préparé très minutieusement cette expédition.

La nature et la grâce

On l'a dit, Maurice était fait d'un tempérament bien trempé. Certains parmi ses confrères et amis se sou¬viennent encore de ce caractère bien «valaisan» avec ce qu'il y a de noble et de difficile dans ce qualificatif. Mais il en fallait du caractère pour affronter les épreuves de la Chine et du Thibet. Il le dit lui-même pour ses futurs confrères: «Envoyez-nous beaucoup de missionnaires, mais envoyez-nous seulement de ceux qui ne se laissent ni encourager par le succès, ni, surtout, décourager par l'insuccès». Tout au long du chemin qui, durant de longues, très longues heures de marche nous conduisait au Choula, j'imaginais le jeune Chne Maurice arpentant à maintes reprises ces sentiers. En haut, en bas et encore en haut...

Je l'imaginais comme nous ce jour-là, les mollets et les pieds couverts de sangsues, le froid rongeant son visage, détrempé par les pluies incessantes. Assurément, cette topographie n'est pas faite pour les mous! Mais en lisant ses lettres, je voyais aussi combien la grâce transfigure la personne du Bienheureux, combien ce caractère trempé fut travaillé par le don de force de l'Esprit-Saint, qui est le don propre des martyrs.

«Convertir est l'oeuvre de Dieu seul» dira-t-il, car c'est une oeuvre de grâce. Une grâce que Maurice voit se déployer au coeur même de l'expérience de sa propre faiblesse: «Je voudrais te consoler en te disant, par exemple, que je suis un saint et que j' ai converti d'innom¬brables infidèles. Hélas! je n'ai personne converti et moi-même plus que jamais, j'ai besoin de conversion». A une autre occasion il écrivit: «Des affaires personnelles, je n'en ai point ou, plutôt si. Personnellement je n'ai que des péchés». Lorsqu'on est sur les lieux où il vécut, on se rend compte de l'oeuvre accomplie par Maurice Tornay. On comprend alors combien la nature livrée à elle seule était incapable d'une telle mission. La maturation spirituelle du bienheureux Mauri¬ce est admirable. Elle le conduit peu à peu à cette expérience unique sans laquelle il n'y a pas de vie authenti¬quement mystique: «Car hors de moi vous ne pouvez rien faire» (Jn 15,5).

Le langage de la grâce qui est aussi la langue de l'espérance. Ce langage, c'est la prière. «Mon devoir est de prier. La prière nous a faits ce que nous sommes; elle nous sauvera». Il rappelle à plusieurs reprises son besoin de prier, de célébrer l'Eucharistie. «Il nous faut une croisade de prières» pour la mission écrivait-il.

Le mystère de la croix féconde

Cette expérience conduit Maurice à découvrir, non plus dans des livres mais dans sa chair, le lieu du salut, l'unnique: le Golgotha. «Le salut des uns ne s'obtient que par la croix des autres. Tout par la Croix; en dehors d'elle, rien!» écrit-il. Et la croix reste La croix de Choula, la croix: «Ah! ce n'est pas du tout agréable de porter la croix. J'ai compris un peu ce que ces terribles mots si répétés, si peu pris au sérieux, ont de grave pour notre pauvre coeur. «Porter la croix, cela signifie ne plus savoir où donner de la tête, espérer contre l'espérance croire contre toutes les apparences, aimer quand rien n'est aimable. C'est difficile, n'est-ce pas?»

Par la croix, on est immédiatement projeté dans cette admirable et mystérieuse «alchimie du salut» (Balthasar), ce mystérieux mouvement des âmes et de l'univers, entraînés ou bien par le mystère de la piété (cf. 1 Tm 3,16) ou bien par le mystère de l'iniquité (cf. 2 Th 2,7). C'est la loi de l'élévation à laquelle répond une loi de la chute. En effet, «Ce n'est pas contre des adversaires de sang et de chair que nous avons à lutter, mais contre les Principautés, contre les Puissances, contre les esprits du mal de ce monde de ténèbres» (cf. Ep 6,12). Avec ce regard spirituel, on se rend compte que les événements du monde sont en quelque sorte le reflet — reflet bien réel toutefois — d'une combat spirituel invisible mais combien réel, lui aussi.

Les épisodes heureux ou tragiques de l'histoire humaine ont leur origine dans les pensées bonnes ou mauvaises qui naissent dans les coeurs des hommes. Nous connaissons bien sûr l'issue du combat spirituel dont parle S. Paul: par sa mort sur la croix, le Christ a vaincu le péché, par sa résurrection il a vaincu la mort. Cette victoire de l'amour plus fort que tout nous est déjà acquise.

Reste encore le temps de la patience où se poursuit cette terrible lutte dont l'enjeu est le coeur de l'homme. Demeure cependant, dans la communion des saints, cette solidarité humaine aussi mystérieuse et imperceptible que réelle et concrète. C'est ainsi que chaque fois qu'une âme s'élève, l'humanité et l'univers entier (cf. Rm 8) s'élèvent avec elle. Chaque fois qu'une âme s'abaisse, c'est l'humanité entière qui s'abaisse.

Maurice a saisi ce combat et est entré résolument dans le mystère. A travers toutes ses lettres, il demande des prières, il invite à offrir les souffrances et les épreuves pour que les grâces de la rédemption se répandent partout: «Sais-tu lorsque tu as froid et que tu offres ce froid au Bon Dieu, tu peux convertir un païen?». Il en appelle à la persévérance de ce beau combat de la foi, qu'il faut mener jusqu'au bout: «Le tout est de commencer tou¬jours, envers et contre tout, et de ne se décourager jamais... Alors, quand on meurt, on a vaincu.».

Cette mort victorieuse, c'est justement la sienne. Le Sang des martyrs est semence de chrétiens» disait Tertullien. Nous avons eu la grâce de rencontrer des communautés évangélisées par Maurice Tornay et ses confrères. Nous avons eu la joie célébrer en cachette 14 baptêmes. Le premier enfant baptisé porte désormais le nom de Paul-Maurice Tornay! La mission de Maurice Tornay au Thibet nous révèle une fois de plus que le christianisme n'est pas une question d'efficacité mais de fécondité. Et depuis 2'000 ans, cette fécondité s'est réalisée discrètement mais puissamment par la croix et le martyre.

Ce regard spirituel échappe à l'esprit du monde. «L'homme psychique n'accueille pas ce qui est de l'Esprit de Dieu: c'est folie pour lui et il ne peut le connaître, car c'est spirituellement qu'on en juge. L'homme spirituel, au contraire, juge de tout, et lui-même n'est jugé par personne» nous rappelle s. Paul (1 Corinthiens 2,15-16). Voilà le regard intérieur, fruit du don d'intelligence, que Maurice Tornay découvre dans ces terres étrangères, située cependant dans les parvis du Seigneur. Nous avons planté cette croix que Maurice a embrassé, sur un pic surplombant le Choula, à près de 5'000m. d'altitude. Cette croix regarde d'un côté vers la Chine et de l'autre vers le Thibet. Simplement pour se rap¬peler que le Sang de Maurice versé sur cette terre est en attente pour féconder avec vigueur la prochaine vague d'évangélisation.

La joie

Maurice Tornay est préoccupé par la joie qui est le grand secret et la grande oeuvre de notre foi. «J'ai senti que partout les gens sont malheureux, que le vrai malheur consiste à oublier Dieu, qu'à part servir Dieu, vraiment, rien ne vaut, rien, rien, rien.». Les épreuves qui l'attendent ne doivent pas non plus le séparer de l' amour de Dieu et donc de la paix, de la joie et de la miséricorde qui en sont les fruits intérieurs. Il écrivait: «Les commu¬nistes sont maîtres de la Chine. Que deviendra l'Eglise? Il est probable qu'on aura pas mal à suer. Que Dieu nous donne la grâce de nous préparer et de conserver la joie, toujours et quand même». A une autre occasion il partageait sa prière: «Je vous souhaite de trouver la joie dans la souffrance même, la joie de ressembler à qui a besoin de votre corps, pour éprouver les angoisses mortelles qui nous sau¬vent, la joie aussi d'être utile à tant de malheureux qui se dirigent vers l'enfer». -

Maurice Tornay est prophète pour notre cher Valais. Le prophète n'est pas celui qui prédit l'avenir. C'est celui quiaappelle l'ekigence de Dieu et de sa'parole au coeur d'un monde qui a perdu le sens de la vie. Une seu¬le réponse, une seule façon de prophétiser nous rappelle Maurice: «Une expérience: il n'y a que la charité qui compte».

Nicolas Buttet (article paru dans la revue du GSB)

choula-front-2CHOULA-lieu du MartyreNICOLAS AVEC CROIX BX MAURICE EN 2001