HOMMAGE A JACQUES DARBELLAY

Il est des êtres qui ont pour vocation de devenir des jardiniers de l'âme. Des êtres de délicatesse et de conviction. La providence leur a donné des yeux et une conscience qui se plaisent à conduire ceux qui s'en approchent vers la lumière. A leur contact, on se sent grandir. Non pour écraser, mais pour

avoir droit à une parcelle de destin. Et l'on apprend par eux que le soleil n'est pas réservé à quelques-uns.

Jacques Darbellay était de ce nombre. Ô combien! Un éveilleur. Un sourcier à sa manière, curieux de faire apparaître chez les autres ce qu'ils ignoraient. Né dans les montagnes, dans ces étroitesses qui emprisonnent, il i savait que pour deviner l'horizon, il faut s'élever et entendre dans l'échancrure des cimes l'appel au dépassement.

Il y avait en lui un subtil mélange d'homme social et de solitaire exigeant, de celui qui va au monde le coeur allègre et de celui qui s'en retire l'âme blessée. On le savait soucieux d'une disponibilité attentive à l'autre, curieux des arts, des êtres et des choses qu'il côtoyait dans leur patiente efflorescence et qu'il éclairait de sa démarche élégante, racée, le profil éternellement jeune de celui qui s'émeut d'un trille d'oiseau ou d'un pleur d'enfant. On le croisait aussi le vi sage marbré d'impénétrabilité, secret, tourné vers les gouffres où l'on ne côtoie que soi-même. Son côté solaire fut éducateur, convaincu que le savoir est d'abord un désir, puis une conquête et enfin un apaisement.

Sa face lunaire, elle, fut tournée vers l'intériorité. Le repli pour mieux goûter aux épures de la solitude. On ne vit pas à La Fouly sans entendre les sirènes qui appellent à l'automne ou au crépuscule les marcheurs à trouver au glacier un substitut du désert.

Ses frères étaient guides. Il le fut à sa façon. Souveraine. Souvent présent aux carrefours, à chercher la voie, à dissiper les voiles obscurs, à porter la torche. Je figure au nombre de ceux qu'il a encordés de fraternité et qui lui doivent d'avoir trouvé leur vrai chemin. Dans la dignité. Les yeux ouverts.

Son cerveau s'embruma ces dernières années et la parole, qui lui fut si fidèle outil, lui fit progressivement défaut. Mais sur son visage demeura jusqu'au bout la grâce du sourire et la signature d'un acquiescement reconnaissant à la vie. il en fit largement offrande à ses proches ainsi qu'à tous ceux qui garderont de lui la mémoire d'un être de lumière.

lEAN-FRANCOIS LOVEY

dmc