NICOLAS DE FLÜE - LE SAINT DES FEMMES JALOUSES

Il ne fut pas seulement un homme de bon conseil, un diplomate habile 

qui rétablit la concorde entre les Confédérés. Au 15e siècle, les pèlerins venaient de partout pour parler à Nicolas de Flue. Et leur vie changeait.

De Nicolas de Flue, né il y a six cents ans, on connaît sa décision de quitter sa femme Dorothée et ses dix enfants pour vivre en ermite, un choix difficile à comprendre aujourd'hui. On connaît aussi son jeûne miraculeux, Nicolas n'ayant ni mangé ni bu pendant vingt ans sauf quand l'évêque l'a contraint, au nom de l'obéissance, à avaler un bout de pain trempé dans du vin de messe.

Et son intervention à la Diète de Stans, en 1481, alors que les cantons suisses étaient au bord de la rupture: les mots de l'ermite du Ranft, trans-mis par le curé local, ont sauvé la paix, tous les témoins de l'époque en étaient convaincus.

Voilà ce que chacun sait ou croit sa¬voir sur le saint patron de la Suisse. Mais qu'en était-il de son vivant? Dans son village, dans les villes suisses, mais aussi à la cour du duc d'Autriche et du roi de France, à Milan et à Rome, partout des gens racontaient qu'il y avait, dans un vallon retiré du canton d'Obwald, un homme hors du commun.

Les informations circulaient moins vite qu'aujourd'hui, mais elles circulaient, disant qu'il y avait là-haut un ermite qui se passait totalement de nourriture. Que la chose avait été contrôlée et que ce n'était pas un sorcier, mais un homme de Dieu qui avait des visions. Un saint vivant, donc.

Imaginerait-on ce qui se passerait aujourd'hui? Les curieux, les experts en débats théologiques, les médecins et les pèlerins se précipiteraient au Ranft, télévisions en tête. Au 15e siècle, c'était la même chose sans les télévisions. Au point qu'il fallait protéger Nicolas de ses admirateurs. Retrouver le climat de l'époque est un des grands intérêts de la biogra¬phie rédigée par Kathrin Benz, dont la traduction française vient d'être publiée sous le titre Nicolas de Flüe, un déserteur. L'Echo Magazine l'avait interviewée en janvier, lors de la sortie de l'édition allemande, la particu¬larité de l'auteure étant d'être une ar¬rière et moult fois arrière-petite-fille de saint Nicolas.

EN TRAIN D'ALLAITER
Au-delà du titre curieux («déserteur» est une tentative de traduction de l'allemand Aussteiger, qui décrit celui qui sort du rang, qui fait le marginal), son livre se démarque des ouvrages en français qui insistent sur le Nicolas spirituel et mystique. Kathrin Benz est journaliste, elle s'appuie sur les travaux des historiens pour raconter la vie quotidienne à la fin d'un Moyen Âge tourmenté par les guerres, les maladies, l'avidité des petits et des grands. Tous intrigués par cette nouvelle: au Ranft, il y a un homme qui parle avec Dieu.

Une de ces personnes est une femme de Kerns, à quelques kilomètres de là. Elle est convaincue que son mari la trompe, elle l'a même vu se cacher derrière un bosquet avec sa maîtresse. Hors d'elle, elle s'est précipitée avec un grand couteau, mais n'a pas trouvé les coupables. Elle a couru jusqu'à la maison de sa rivale, le couteau à la main, mais la briseuse de ménage était en train d'allaiter.

L'or bu temps

Que faire? Qui croire? La femme mon¬te au Ranft pour interroger Nico¬las. Là, c'est la foule: les gens se pres¬sent dans la chapelle, dans l'escalier qui monte à la chambre de l'ermite. A peine un groupe est-il sorti qu'un autre pousse pour entrer. Impossible de l'approcher. La femme s'assied sur un banc, ravalant la bile noire de sa jalousie.

ELLE VOULAIT TUER

Les heures passent, le soir approche et elle va retourner chez elle désespé¬rée quand Nicolas entre dans la cha¬pelle. Tout le monde accourt. Nicolas ne regarde personne mais lance: «Il y a ici une femme qui attend un conseil de ma part. Je lui dis qu'elle peut ren¬trer tranquille, car elle les juge mal tous les deux, ils sont innocents». Faisant demi-tour, il remonte dans sa cellule, laissant les spectateurs abasourdis: qu'a-t-il voulu dire? La femme, elle, le sait. Elle rentre chez elle le coeur léger, si léger qu'elle s'en souviendra toujours.

Ce n'est qu'un petit fait, un petit mi¬racle, surtout si on le compare aux guérisons prodigieuses qui auront lieu des siècles plus tard à l'invoca-tion de saint Nicolas. Mais pour cette femme qui voulait tuer, il a été déci¬sif: un homme avait eu pitié de sa détresse et cet homme était donné à Dieu. Ce qui est la définition du chré¬tien et le signe de son efficacité quand il croit que Dieu sauve.

L'attention aux détails, aux circonstances concrètes de la vie, y compris sur les champs de bataille ou dans la chambre de Nicolas et de Dorothée de Flue, est ce qui rend le livre de Ka¬thrin Benz si actuel. A sa manière de raconter, on se dit que ce qui a été possible hier l'est encore aujourd'hui. Et elle le fait avec une pointe d'humour, comme si le sévère portrait de Nicolas cachait un homme au coeur tendre. 

Patrice Favre - L'Echo magazine du 2 novembre 2017

DMC