L'HISTOIRE SANS FIN DU DEBAT SUR LES PRETRES MARIES

Pour jauger la valeur évangélique du célibat, ces hommes cherchent à savoir quelle était la situation des apôtres, s'ils étaient

mariés ou non : Jésus exige- t-il d'eux qu'ils soient célibataires ? Or, dans les Écritures, il est établi que Pierre avait une belle-mère - guérie par Jésus -, donc une épouse, même si elle n'est pas explicitement mentionnée. Mais il est également établi qu'en suivant Jésus, Pierre avait laissé tout ce qu'il avait : belle-mère, épouse, famille, travail. « D'une certaine façon, analyse Jean Mercier, la suivance du Christ implique qu'il faille tout quitter pour être apôtre. En ce sens, le geste radical de Pierre apparaît comme un argument en faveur du célibat, comme si la vie conjugale-familiale et l'état précaire du disciple sur ies routes de Galilée étaient incompatibles. »

Levons d'emblée une confusion fréquente : jamais, ni dans l'Église catholique, ni dans les Églises orthodoxes, il n'a été question d'autoriser le
mariage des prêtres. Dans les deux cas, le débat porte sur l'ordination d'hommes (déjà) mariés. Pour être tout à fait rigoureux, le mariage des prêtres a malgré tout existé dans l'Église catholique, mais seulement à deux moments bien précis de l'Histoire : au début de la Réforme puis sous la Révolution. Mais cette ouverture ne fut pas du fait de l'Église.

Comme l'écrit Jean Mercier, rédacteur en chef adjoint de La Vie, dans l'ouvrage de référence Célibat des prêtres, la discipline de l'Église doit-elle changer ? (Desclée de Brouwer, 2014), cette précision permet de dissiper un autre malentendu selon lequel l'obligation du célibat daterait du deuxième concile du Latran (1139) « Ce Concile ne fit que déclarer nul le mariage contracté par un clerc; il n'a donc fait que déclarer invalides des mariages prohibés selon une règle très ancienne qui était en vigueur en Occident comme en Orient, et qui l'est toujours neuf siècles plus tard, au moins chez les catholiques et les orthodoxes. » La règle du célibat telle qu'on la connaît aujourd'hui a été imposée par l'Église au cours de la Réforme grégorienne, qui s'étend sur tout le XIe siècle, processus au terme duquel on cessa d'ordonner des hommes mariés.

Alors, que verrait-on si, à la faveur d'un saut dans le passé, on se promenait dans l'Église du premier millénaire ? Des diacres, des prêtres et des évêques célibataires, bien évidemment. Mais aussi, parmi eux, des hommes mariés ordonnés par l'Église. On pourrait même croiser quelques papes mariés. Mais, à moins de pratiquer la langue de buis, ces clercs témoigneraient sans doute de quelques difficultés, l'Église leur demandant... de ne pas avoir de relations sexuelles avec leur épouse. « La première trace offi¬cielle d'une "loi" exigeant des clercs mariés la conti¬nence se trouve dans les canons du concile d'Elvire, qui eut lieu en Espagne, non loin de Grenade, autour de l'an 300 », rappelle Jean Mercier, qui s'appuie sur les travaux de Christian Cochini, un jésuite ayant établi que la continence sexuelle pour les clercs mariés fut une loi très ancienne.

LA VIE

Donc, notre voyageur temporel se promenant au XIe siècle ne manque¬rait pas d'observer une certaine pagaille. « De plus en plus de clercs sont issus des écoles cathédrales et sont célibataires, décrit Jean Mercier. D'autres ont été ordonnés en étant déjà mariés et sont théoriquement astreints à la continence. D'autres encore sont officiellement célibataires mais vivent en concubinage, d'où les rappels des conciles locaux sur l'interdiction du "mariage des clercs". » C'est dans ce contexte un peu confus que le pape Grégoire VII décide de durcir la réforme grégorienne initiée par Léon IX, marquée par une lutte contre le clergé marié.

De manière générale, la réforme grégorienne est une réforme de purification et de séparation du pouvoir temporel et spirituel, Grégoire VII affirmant le second supérieur au premier. Dans les faits, cela signifie que le pape est supérieur à l'empereur et qu'il peut le destituer, comme il peut « réduire un prêtre à l'état laïc ». C'est une bombe, car les princes ont l'habitude de faire la pluie et le beau temps parmi les évêques et les prêtres. « Décréter que les clercs relèvent de l'ordre divin, qu'ils "appartiennent" au pape, est un acte politique majeur, analyse Jean Mercier. Il est aussi crucial de signifier aux clercs que leur obligation de loyauté va au pape et non au souverain. Lorsque Grégoire s'en prend aux prêtres mariés, on peut donc considérer qu'il agit autant pour des motifs spirituels que politiques. »

« Décréter que les clercs relèvent de l'ordre divin, qu'ils "appartiennent" au pape, est un acte politique majeur », analyse Jean Mercier.

À la fin de la réforme grégorienne, la situation est la suivante : les clercs mariés ne peuvent plus célébrer la messe ni percevoir de revenus, et les fidèles doivent refuser les sacrements de ceux qui ne respectent pas la règle de la continence. Certains feront de la résistance, contractant malgré tout des mariages privés après leur ordination, d'où la « sanction » de Latran II (1139) qui déclare nulles ces unions.

Et chez les protestants alors ? Bon nombre de pasteurs se marient bien après leur ordination ! C'est que, dans le protestantisme, contrairement à la tradition catholique, l'ordination n'est pas un sacrement. Luther, à l'origine moine catholique célibataire, n'était pas à proprement parler un militant du mariage des prêtres. Néanmoins, il était mal à l'aise avec le fait que l'Église catholique présente la vie religieuse comme la voie la plus royale de la sainteté par la pratique radicale de la chasteté, la pauvreté, l'obéissance. « Luther affirme un principe révolutionnaire, note Jean Mercier : aucun état de vie ne permet de "mériter" le salut plus qu'un autre. L'abolition du célibat est d'autant plus aisée, pour Luther, qu'elle se double de l'abolition du sacerdoce ordonné : tous les baptisés sont ontologiquement prêtres. »

En réponse à la Réforme protestante, l'Église catholique convoque le concile de Trente (1563). Certains clercs demandent alors un assouplissement de la règle du célibat, notamment la réintégration de prêtres mariés déjà ordonnés, mais c'est le contraire qui se produit : non seulement on réaffirme la règle, mais on instaure le principe de séminaires comme lieux de formation pour célibataires. Pourtant, une chose est de fixer une règle, une autre est de la faire entrer en application. «Au cours des XVIP et Xvire siècles abondent les délits de prêtres concu¬binaires, note Jean Mercier. Un vicaire bourguignon est ainsi condamné à la pendaison en 1780 pour avoir tué l'enfant né de ses amours. La réalité est loin dé correspondre à l'idéal défini lors du Concile. »

D'autant que, Fin XVIII' siècle, en France, la Révolution ouvre une parenthèse extraordinaire dans ce domaine, avec des vagues de mariages de prêtres En effet, sur fond de divisions entre le clergé qui accepte de prêter serment sur la Constitution di 1790 et celui qui refuse, le mariage des prêtres est autorisé dans la nouvelle Constitution de 1793, qui en outre, ordonne la déportation des évêques quis'; opposeraient. De l'autorisation au moyen de pression il n'y a qu'un pas, et certains prêtres acceptent de s marier pour échapper à la guillotine. Il n'est pas rar de les voir épouser leur bonne de 8o ans, contractan un mariage blanc pour sauver leur vie. À la fin del Révolution, l'Église se retrouve alors à devoir statue sur le sort de près de 3000 prêtres mariés, don certains veulent garder leur épouse...

Mais le débat sur te célibat sacerdotal n'est pas clot pour autant, bien au contraire. « Le XXe siècle et se grands basculements anthropologiques font muter 1 figure du prêtre : d'"être séparé", il se sécularise constate Jean Mercier. Le célibat, qui symbolise cett "mise à part", s'en trouvefragilisé. » Pendant la Grand Guerre, puis la Seconde Guerre mondiale, les prêtre partagent le quotidien des laïcs. À leur retour, i] veulent rester proches des classes populaires car il estiment que cela est plus cohérent en termes d'évar gélisation. Les prêtres-ouvriers voient le jour. L soutane a du plomb dans l'aile... Cinq ans avant Par nonce du concile Vatican II, Pie XII publie l'encycliqu Sacra virginitas où il réaffirme la nécessité du célibat en exaltant par ailleurs la virginité des prêtres.

Le Concile crée un appel d'air. De 1959 à 1968, la parole se libère crescendo sur bon nombre de débat sensibles, dont celui sur le célibat. En 1962, l'archevêque de Paris annonce la fin de l'obligation du port de la soutane, ce qui, selon Jean Mercier, ouvre les vannes d'une réflexion plus large sur le statut du prêtre : « La symbolique de la soutane — le noir ris représente la mort au monde, la robe qui masque ic virilité et signifie la différence ontologique du prêtre — encourage fortement le clerc à signifier sa chasteté et à la vivre sur un mode sacrificiel. Ne plus la porter fait basculer le prêtre vers une "normalisation" qui devient de plus en plus impérieuse à une époque où la société fait sauter les entraves liées au sexe et se met à douter de la valeur intrinsèque du célibat. » Pourtant, sur ce sujet, l'aggiornamento n'aura pas lieu. Même si Vatican II ouvre l'ordination diaconale à des hommes mariés (le mariage restant impossible pour les diacres déjà ordonnés), la règle du célibat pour les prêtres est réaffirmée. Et un an et demi plus tard, Paul VI enfonce le clou avec l'encyclique Sacerdotalis cadibatus, en réponse aux objections que sont le manque de prêtres et les frustrations affectives.

Depuis, l'aggravation de la crise des vocations et la gestion des abus pédophiles par l'Église catholique sont passées par là, ouvrant sur une remise en cause sans précédent du célibat sacerdotal. Même si la plupart de ces crimes ont lieu dans le cercle familial, certains estiment que la règle du célibat est passible d'attirer des personnes immatures et, donc, ayant un profil d'abuseur potentiel. En nommant une commission d'études sur les viri probati, le pape François a ouvert une brèche. Il s'agirait de banaliser l'ordination d'hommes mariés, ce que les papes Jean Paul II et Benoît XVI (et Pie XII avant eux) n'avaient pratiqué que sur le mode de la dérogation pour environ 300 à 400 anciens ministres de la Réforme, en particulier anglicans.  

Dans un livre d'entretiens récent, Tutti gli uomini di Francesco (San Paolo, 2018), le cardinal Stella, préfet de la Congrégation pour le clergé, a également évoqué la possibilité, pour les zones de déserts de prêtres, de revenir au modèle des premiers siècles. Celui d'un clergé où coexisteraient des ministres ordon¬nés, sur le modèle de l'apôtre Paul, et des responsables de communautés, sédentaires, sur le modèle des « anciens de Corinthe » : « En substance, explique-t-il, chaque communauté isolée et souvent presque inacces¬sible pourrait fournir ses propres "anciens" pour célébrer l'eucharistie, tandis que les ministres ordonnés célibataires, itinérants, s'occuperaient de l'animation et de la formation de ces communautés, secondés par les personnes âgées qui les président habituellement."

S'adressant aux peuples autochtones d'Amazonie, le pape François a laissé entendre que des solutions aux déserts de prêtres pourraient être envisagées localement, au cas par cas. Ainsi, le synode sur l'Ama¬zonie d'octobre 2019 pourrait ouvrir un nouveau chapitre dans l'histoire du clergé, dans la lignée de la proposition du cardinal Stella, sans toutefois aller jusqu'à autoriser les prêtres à se marier?

MARIE-LUCILE KUBACKI - LA VIE DU 18 AVRIL 2018

dmc