CRISE - CE QU'IL FAUT CHANGER !

Jamais une crise, depuis la Réforme, n'avait autant défié la manière dont l'Église catholique se perçoit. Ce constat semble aujourd'hui partagé par nombre d'observateurs, toutes sensibilités confondues.

Au Vatican, le tsunami suscité par les scandales de pédophilie et d'abus sexuels en cascade est tel que certains parlent de « plus grave crise de l'histoire contemporaine ». Les paroles fortes de François sur la dimension systémique du problème - système dont le pape ne s'exclut pas - appellent à une mise à plat. Et si les structures de pouvoir sont mises en cause, c'est donc qu'il faut repenser le pouvoir. Mais par où commencer?

LA HONTE ET LE REPENTIR DU PAPE

« Si un membre souffre, tous les membres souffrent avec lui. » Fin août, juste après la révélation d'un scandale d'abus sexuels de grande ampleur aux États-Unis, le pape François envoyait une « lettre au peuple de Dieu », ponctuée par les paroles de saint Paul (i Corinthiens 12, 26). Il y disait sa honte et son repentir, rappelant chacun, laïc, religieux et religieuse, prêtre, évêque - lui inclus - à sa responsabilité, en tant que membre d'un collectif, dans la crise actuelle.

Une injonction difficile à entendre, car les scandales ont avant tout révélé des dysfonctionnements dans les structures de pouvoir, menant logiquement à la conclusion qu'il fallait d'abord agir sur celles-ci et lutter contre la culture de l'entre-soi à l'origine de l'omerta sur les abus. Certes, depuis ses premiers vœux à la curie sous forme de coup de semonce, le pape n'a jamais nié les problèmes au plus haut niveau de la hiérarchie, mais il va plus loin. Pour lui, les réformes structurelles ne seront que des cataplasmes sur une jambe de bois si elles ne s'accompagnent pas d'une réforme en profondeur. « Tout ce qui se fait pour éradiquer la culture de l'abus dans nos communautés sans la participation active de tous les membres de l'Église ne réussira pas à créer les dynamiques nécessaires pour obtenir une saine et effective transformation », écrit-il.

L'ÉGLISE JUGE ET PARTIE

Car tout le monde - ou presque - s'accorde pour louer Vatican II, parler du peuple de Dieu et de la communauté des croyants, mais beaucoup, lorsqu'ils parlent de « l'Église catholique », désignent d'abord l'institution, et plus précisément ses clercs et ses évêques. « Dans le cas des abus sexuels, cela soulève
des questions très concrètes, analyse Stéphane Joulain, prêtre et psychothérapeute, spécialisé dans la lutte contre les abus sexuels dans l'Église. Les victimes renvoient l'Église à son imperfection. Quelle place pour leur parole, si l'Église se perçoit comme société parfaite, maîtresse et experte en humanité ? Le livre d'un laïc sur les abus est-II parole d'Église au même titre que la lettre de tel ou tel prêtre, ou le livret de telle conférence épiscopale sur le sujet ?» Ce sont de vraies questions, présentes aussi bien dans l'esprit des laïcs que dans celui des clercs. « Le modèle proposé par Vatican II n'a pas encore trouvé sa place et son déploiement dans l'Église actuelle. Par ailleurs, il reste des points à approfondir, sur le rôle des femmes dans l'Église ou la collaboration entre prêtres et laïcs », estime Stéphane Joulain.

UN SYSTÈME JUDICIAIRE ECCLÉSIAL INDÉPENDANT

Sur le plan ecclésiologique, le pape François essaie de faire bouger les choses à plusieurs niveaux. Dès le premier texte de son pontificat, Evangelii gaudium, il a plaidé pour un renforcement de l'autorité des Églises locales, et donc pour une certaine décentralisation. Or, le rapport entre centralité romaine et Églises locales s'est révélé un point névralgique dans la gestion des abus sexuels. Aujourd'hui, la structure juridique importante est le diocèse. D'un côté, la crise a prouvé que la Congrégation pour la doctrine de la foi, dernier recours dans les affaires d'abus sexuels, souffrait d'engorgement face au nombre de dossiers à gérer, et, de l'autre, elle a démontré la limite d'un système où l'évêque est à la fois le père, le frère, l'ami et le juge, en cas de contentieux. Juge et donc... partie.

Ce qui amène certains d'observateurs à proposer une réforme visant à l'indépendance du système judiciaire ecclésial. C'est le cas d'Yves Hamant, politologue et lanceur d'alerte sur les abus dans l'Église : « Lorsque se crée une nouvelle communauté religieuse, elle demande à un évêque de la reconnaître. Cet évêque la reconnaît et approuve ses statuts. Si cette communauté est soupçonnée d'une grave dérive, l'évêque est conduit à ordonner une enquête. C'est lui qui nomme l'enquêteur. L'enquêteur lui remet un rapport. C'est l'évêque qui tire les conséquences du rapport. Là aussi, il est juge et partie. Si les soupçons sont avérés, il se trouve convaincu d'avoir reconnu cette communauté à la légère et d'avoir manqué de discernement. » Pour lui, la conclusion est sans appel : « II s'impose que les enquêtes canoniques s'exercent indépendamment des évêques impliqués et que les procès soient jugés dans des tribunaux ecclésiaux également indépendants des évêques concernés. »

LA VIE

La crise actuelle donne donc raison au pape, en révélant la nécessité de trouver un échelon intermédiaire, entre le diocèse et le Vatican. Pour Yves Hamant, « cet échelon intermédiaire pourrait être régional, comme au premier millénaire, avec des regroupements de diocèses dotés de véritables prérogatives, dont le gouvernement s'appuierait sur un synode, formé non seulement des évêques de la région, mais aussi de prêtres, consacré(e)s, laïcs hommes et femmes ». En outre, poursuit-il, « ces regroupements synodaux pourraient être institués au niveau national, comme les conférences épiscopales, mais avec des compétences réelles et une composition élargie de la même façon ».

En effet, le statut et l'autorité propre des conférences épiscopales, instituées lors de Vatican II, sont toujours restés flous. Actuellement, elles n'ont aucune autorité sur les diocèses. Mais — preuve que se joue là un aspect stratégique dans la lutte contre les abus, et plus largement dans sa réforme — François a décidé de convoquer les présidents des conférences épiscopales en février 2019 au Vatican. À l'occasion d'une conférence de presse, Mgr Scicluna, le super-enquêteur de la Congrégation pour la doctrine de la foi, a déclaré que cette rencontre devait mettre à l'agenda, outre les questions de prévention, celles de responsabilité.

LA CULTURE DU SECRET

Mais si les réformes institutionnelles, les démissions, les sanctions fracassantes et la mise en place de contre-pouvoirs structurels sont nécessaires, la réforme du pouvoir et la lutte contre le cléricalisme dans l'Église resteront superficielles si elles ne s'accompagnent pas d'un changement en profondeur. « Face aux abus, si nous avions davantage réfléchi aux questions qui se posaient avec des laïcs, des pères et des mères de famille, qui peuvent se projeter plus facilement en se demandant "Et si c'était arrivé à mon enfant ?", et pas seulement entre clercs, entre hommes engagés dans des ministères ordonnés, nous aurions sans doute eu un regard plus affûté.

Et ce, même s'il y a aussi une culture du secret dans les familles et que cela n'aurait pas tout résolu », estime Jean-Marc Eychenne, évêque de Pamiers, dans l'Ariège. Des évêques témoignent ainsi des inquiétudes auxquelles ils ont dû faire face lorsqu'ils ont décidé d'ouvrir leur conseil épiscopal aux femmes, inquiétudes portant sur le fait de partager avec « une personne extérieure » des éléments de cuisine interne portant sur le cas de tel ou tel prêtre.

Depuis plusieurs années, Jean-Marc Eychenne mène une réflexion sur le pouvoir au sein de l'Église. À chaque fois qu'un nouveau prêtre arrive dans une paroisse, par exemple, le prêtre lave les pieds de représentants de la communauté, après que l'évêque qui l'installe lui a lavé les pieds. Aussi, lorsque nous lui posons la question de la « réforme du pouvoir », il répond par « l'évangélisation du pouvoir ». Il raconte qu'un jour, au moment de l'installation d'un nouveau curé, une personne laïque lui a dit pour l'accueillir : « Prenez la responsabilité de la communauté et on sera là, disponibles pour vous aider. » L'évêque a alors pris la parole en disant : On vous envoie un prêtre, non pas pour que vous l'aidiez, mais pour que lui vous aide par rapport à cette responsabilité, qui est d'abord celle de la communauté, et non la sienne propre. »

UNE RELIGION DE LA PAROLE

Il s'agit ainsi d'un véritable changement de perspective, pas si simple à mettre en oeuvre, car cela suppose aussi que les laïcs se réapproprient leur vocation. Un changement dont Benoît XVI avait donné le ton en 2012 en déclarant, lors du forum international d'Action catholique, que la coresponsabilité exigeait « un changement de mentalité touchant, en particulier, au rôle des laïcs dans l'Église », qui devaient être considérés « non comme des "collaborateurs" du clergé, mais comme des personnes réellement "coresponsables" de l'existence et de l'action de l'Église». Une vision partagée par Yves Hamant, laïc, qui, s'il plaide lui aussi pour associer des laïcs au gouvernement de l'Église, en les désignant « suivant des procédures assurant qu'ils représentent la diversité du peuple de Dieu », insiste sur la nécessité de « garde-fous » contre le pouvoir des laïcs.

Pour l'heure, seuls la Conférence des baptisé-e-s francophones et les Scouts et Guides de France, qui ont lancé, chacun de leur côté, un appel aux évêques à organiser une réflexion sur la gouvernance et la coresponsabilité dans l'Église - les deuxièmes souhaitant que soit organiséeune rencontre entre mouvements et Assemblée plénière des évêques avant le sommet de février - ont répondu à l'interpellation du pape.

« Nous devons faire des propositions concrètes », déclare Anne Soupa, la présidente du mouvement, qui suggère notamment « de rebaptiser la Conférence des évêques en "Conférence de l'Église de Fronce", et de passer d'une participation facultative et consultative des laïcs, femmes et hommes, à une présence effective dans les lieux de décision. Ou encore d'autoriser plus facilement les baptêmes par des laïcs ». Elle ajoute : « Les laïcs doivent prendre la parole, sans peur du conflit. Ni partir ni se taire, c'est la définition minimale de la communion dans l'Église. Mais la communion est impensable si elle n'est pas dans un exercice de parole. La parole doit circuler, et pour cela il faut des organes institutionnels qui la rendent possible. » Car le christianisme est une religion de la parole, à la fois pouvoir et contre-pouvoir. Et la parole appartient à tout le monde, à condition de la prendre et d'avoir des espaces pour la prendre.

MARIE-LUCILE KUBACKI, A ROME - LA VIE du 11 OCTOBRE 2018

dmc