XXVIII. MES IMPRESSIONS

Dans le camp, on nous laisse vivre à notre guise. Si je reste désoeuvré, il me semble que le soleil n’avance pas et le temps me paraît très long. Aussi, chaque jour, je travaille un peu avec les soldats.

Le dimanche, je vais assister à la messe.

Le Père est toujours très heureux de me rencontrer et il me pose de nombreuses questions : « Le travail est-il pénible ? La nourriture est-elle bonne ? T’ont-ils fait des misères ? Ont-ils dit quand tu pourras quitter le camp ? » Le Père se préoccupe de ma situation, comme le ferait un papa pour ses enfants chéris. Jamais je ne l’oublierai !

ZACHARIE ET SA FAMILLE ET AUSSI LE P GEORGES COLLOMB

Après deux mois passés dans le camp, un soir, vers les six heures, l’officier du camp m’appelle dans son bureau et me dit : « La lettre de ton supérieur est arrivée. Il te demande de partir immédiatement pour Rangoon. » Je suis troublé et je demande avec inquiétude : « Pourquoi dois-je aller à Rangoon ? Allez-vous me livrer aux communistes ? Dites-le moi sans détour ! » Il me répond : « Nous n’allons pas te remettre aux mains des communistes ; mais tu dois aller trouver la personne qui t’attend à Rangoon. »

Je lui dis alors : « Maintenant je vais faire mes adieux au Père et demain je partirai pour Rangoon. » Il me répond : « Le train pour Rangoon part dans une heure. Tu n’as plus assez de temps pour rencontrer le Père. » J’insiste et lui dis que je ne partirai pas sans avoir salué une dernière fois le Père. Alors, le soldat qui devait m’accompagner jusqu’à Rangoon me dit : «Dépêche-toi de préparer tes affaire, si tu désires avoir encore le temps de rencontrer le Père ! » Vite, je ramasse mes affaires et nous partons.

J’espère passer d’abord saluer le Père, mais nous allons directement à la gare. Lorsque nous y arrivons, le train va bientôt partir et de nombreux voyageurs montent dans les wagons. Nous n’avons plus le temps d’aller rendre visite au Père. Le cœur lourd, je gravis le marchepied. Je suis triste de ne pas avoir la possibilité de rencontrer une dernière fois ce Père qui m’a tellement aidé, lorsque j’étais dans la peine ou en difficultés. Ce Père qui m’a traité comme son propre fils, ce Père que jamais je ne pourrai récompenser adéquatement, je n’ai même pas eu la possibilité de lui faire mes adieux et de lui dire un grand merci.

Après deux jours de voyage en train, nous arrivons à Rangoon. Un agent du parti nationaliste chinois vient me cueillir à la gare. Parce que mes papiers ne sont pas en ordre, je dois encore passé trois mois à Rangoon, confiné dans une petite chambre. Je ne peux ni aller à l’église, ni assister à la messe, ni rencontrer un Père. Je suis comme emprisonné. Au bout de trois mois, je reçois mon visa d’entrée à Taiwan et m’embarque à destination de Taiwan.

Les circonstances qui m’ont poussé à quitter Bahang, mon pays, et les divers événements vécus en cours de route jusqu’à mon arrivée à Taiwan, je les ai soigneusement consignés dans ce récit.

XXVII. A RANGOON

Dans le camp, on nous laisse vivre à notre guise. Si je reste désoeuvré, il me semble que le soleil n’avance pas et le temps me paraît très long. Aussi, chaque jour, je travaille un peu avec les soldats.

Le dimanche, je vais assister à la messe.

Le Père est toujours très heureux de me rencontrer et il me pose de nombreuses questions : « Le travail est-il pénible ? La nourriture est-elle bonne ? T’ont-ils fait des misères ? Ont-ils dit quand tu pourras quitter le camp ? » Le Père se préoccupe de ma situation, comme le ferrait un papa pour ses enfants chéris. Jamais je ne l’oublierai !

Après deux mois passés dans le camp, un soir, vers les six heures, l’officier du camp m’appelle dans son bureau et me dit : « La lettre de ton supérieur est arrivée. Il te demande de partir immédiatement pour Rangoon. » Je suis troublé et je demande avec inquiétude : « Pourquoi dois-je aller à Rangoon ? Allez-vous me livrer aux communistes ? Dites-le moi sans détour ! » Il me répond : « Nous n’allons pas te remettre aux mains des communistes ; mais tu dois aller trouver la personne qui t’attend à Rangoon. »

Je lui dis alors : « Maintenant je vais faire mes adieux au Père et demain je partirai pour Rangoon. » Il me répond : « Le train pour Rangoon part dans une heure. Tu n’as plus assez de temps pour rencontrer le Père. » J’insiste et lui dis que je ne partirai pas sans avoir salué une dernière fois le Père. Alors, le soldat qui devait m’accompagner jusqu’à Rangoon me dit : «Dépêche-toi de préparer tes affaire, si tu désires avoir encore le temps de rencontrer le Père ! » Vite, je ramasse mes affaires et nous partons.

J’espère passer d’abord saluer le Père, mais nous allons directement à la gare. Lorsque nous y arrivons, le train va bientôt partir et de nombreux voyageurs montent dans les wagons. Nous n’avons plus le temps d’aller rendre visite au Père. Le cœur lourd, je gravis le marchepied. Je suis triste de ne pas avoir la possibilité de rencontrer une dernière fois ce Père qui m’a tellement aidé, lorsque j’étais dans la peine ou en difficultés. Ce Père qui m’a traité comme son propre fils, ce Père que jamais je ne pourrai récompenser adéquatement, je n’ai même pas eu la possibilité de lui faire mes adieux et de lui dire un grand merci.

Après deux jours de voyage en train, nous arrivons à Rangoon. Un agent du parti nationaliste chinois vient me cueillir à la gare. Parce que mes papiers ne sont pas en ordre, je dois encore passé trois mois à Rangoon, confiné dans une petite chambre. Je ne peux ni aller à l’église, ni assister à la messe, ni rencontrer un Père. Je suis comme emprisonné. Au bout de trois mois, je reçois mon visa d’entrée à Taiwan et m’embarque à destination de Taiwan.

Les circonstances qui m’ont poussé à quitter Bahang, mon pays, et les divers événements vécus en cours de route jusqu’à mon arrivée à Taiwan, je les ai soigneusement consignés dans ce récit.

XXVI. JE SORS DE PRISON

Je suis en prison depuis huit mois, mais je n’ai encore subi ni interrogatoire officiel, ni jugement. Un jour, le chef de la prison me dit :

« Bien que tu n’aies pas commis de graves forfaits, tu es en prison depuis huit mois. Les officiers militaires n’ont fait ni une enquête, ni un interrogatoire. Ils t’ont amené et t’ont mis sous ma surveillance, mais je n’ai sur toi aucun pouvoir. Si c’était moi qui t’avais enfermé, je t’aurais relâché depuis longtemps. Ici, c’est une prison préventive. Normalement, les personnes enfermées ici doivent être jugées dans les vingt jours. Les innocents sont immédiatement relâchés. Les coupables sont envoyés dans une autre prison. Là, durant la nuit, ils sont enfermés dans la prison. Durant la journée, ils travaillent manuellement. Il y a des temps de détente. Ce n’est pas très pénible. Je vais faire un rapport à mes supérieurs et exposer clairement ta situation. »

Trois jours plus tard, on m’amène auprès des officiers militaires. Ils rédigent un interrogatoire minutieux concernant ma situation. A la fin, ils me disent : « Ton cas est en ordre. Dans cinq jours, on va te rendre la liberté. » Ensuite, j’assiste à l’interrogatoire des six Lissou. A la fin, les officiers leur disent : « Si vous avez des proches ou des amis, demandez-leur de venir se porter garants et on peut vous libérer. Allez les chercher si vous en connaissez ! »

Tout heureux, j’apporte la lettre au Père. Le Père envoie un professeur étranger et deux représentants des chrétiens afin qu’ils soient nos garants. Ainsi, avec les six Lissou, nous sortons ensemble de prison.

En nous voyant dehors, l’officier militaire dit à nos garants : « Ils sont restés trop longtemps en prison. Ils sont anémiques et faibles. Il faut qu’ils se rétablissent en vivant au camp militaire, au moins pendant un mois. Quand ils auront récupéré leur force et qu’ils seront en bonne santé, ils pourront partir avec vous. »

Nos garants demandent alors aux officiers militaires : « Allez-vous les livrer aux communistes ? » Ils répondent : « Vos soupçons sont infondés ! C’est décidé, nous ne les livrerons pas aux communistes. Lorsqu’ils seront en meilleure santé, nous avertirons le Père. A ce moment-là, vous reviendrez et vous pourrez les amener avec vous. » Après ces paroles, ils nous font monter sur leur véhicule et nous emmènent au camp militaire.

XXV. MA DEUXIEME RENCONTRE AVEC LE PERE

On arrive au début de l’hiver et les gens commencent à porter des vêtements plus chauds. Les prisonniers venant de Chine n’ont pas d’habits d’hiver. De plus, le soir, ils n’ont rien pour mettre sous eux et rien pour se couvrir. Ils doivent dormir à même le sol bétonné et ils ont très froid.

Beaucoup tombent malades et, apparemment, n’ont plus d’autre perspective que d’attendre la mort.

Un jour, le garde me demande de sortir, car quelqu’un désire me rencontrer. Sur le champ, je me lève et me dirige vers l’extérieur. J’aperçois le chef de la prison, dans son bureau, en train de parler avec le Père. En me voyant, le Père me salue et me demande si je me porte bien. Ensuite, il me tend une photo du Père M. Tornay et me demande si je connais cet homme. Je lui réponds : « C’est la photo du Père Tornay qui évangélisait chez nous et qui a été tué. » Alors, il me remet la lettre envoyée par le Père A. Lovey. En voyant la photo du Père Tornay et la lettre écrite par le Père Lovey, je suis bouleversé. Je ne peux plus retenir mes larmes et je n’arrive même pas à remercier le Père.

Après avoir jeté un coup d’œil dans la prison, le Père me demande : « As-tu de quoi te couvrir durant la nuit ? » Je lui réponds : « Pour dormir, je m’enroule dans les quelques habits que je possède encore. » Le Père me promet de me faire parvenir ce qui m’est nécessaire, puis il s’en va.

Environ deux heures plus tard, l’officier en chef arrive avec une couverture et des habits. Il me les donne en disant : « Le Père met ces vêtements à ta disposition. » Alors, fort étonnés, mes codétenus me demandent : « Cet étranger est-il ton parent ? Pourquoi t’apporte-t-il tous ces vêtements et pourquoi demande-t-il au chef de la prison de te permettre de porter des souliers ? »

Je leur explique alors : « Il n’est pas mon parent. Auparavant, je ne le connaissais pas. Maintenant, il sait que je suis catholique. Les Pères sont les papas des âmes de tous les catholiques. Ils ont beaucoup de compassion et d’amour. Partout en ce monde, ils considèrent les catholiques comme leurs enfants et leur portent secours. De plus, dans la mesure de leurs moyens, ils essayent d’aider les personnes qui sont en difficultés.

Les Lissou qui étaient enfermés avec moi me disent alors : « Nous aussi, nous croyons en Jésus, le Christ. Ici, il y a de nombreux Pasteurs étrangers. Aucun n’est venu nous rendre visite ou nous aider. Dans le passé, nous n’avons jamais entendu les mots ‘Père, catholique’. Nous habitons nous aussi dans la vallée du Salouen, à Shapa, dans le district de Fukong. A l’avenir, si c’est à nouveau possible, demande aux Pères de venir chez nous. Nous aussi, nous désirons devenir catholiques. »

XXIV. ENFIN JE PEUX PARTICIPER A UNE MESSE

Après que le Père eut parlé avec le responsable de la prison, ce dernier est très aimable avec moi et me traite comme un de ses proches.

Bien qu’il n’aie pas le pouvoir de me rendre la liberté, il souhaite me libérer et prend soin de moi. Chaque fois, lors de l’inspection hebdomadaire, il s’approche de moi ; il me demande si tout va bien pour moi et si je suis en bonne santé.

Chaque dimanche lui-même ou l’un de ses enfants me conduit jusqu’à l’église. Après la messe, il m’emmène chez lui, me permet d’utiliser sa salle de bain et m’invite à manger. Ensuite, il me reconduit en prison. Bien que le règlement l’interdise, il me permet de porter des souliers en prison. Les gardes sont bien intentionnés à mon égard et aucun truand n’ose me toucher. Ainsi, après avoir rencontré ce Père, mes tourments disparaissent et je suis en paix.

XXIII. JE RENCONTRE UN PERE POUR LA PREMIERE FOIS

Dix jours après mon entrée en prison, un officier vient faire l’inspection de la prison. Arrivé près de moi, il aperçoit la croix que je porte sur ma poitrine et me demande :

« Etes-vous chrétien ? » Je lui réponds : « Je suis un catholique tibétain. A cause des chambardements, des règlements de compte et des jugements populaires perpétrés par le régime communiste, je n’ai plus la possibilité de séjourner chez moi. J’ai fui mon pays et je suis venu en Birmanie. Ici, sans motif, ni raison majeure, les officiels m’ont mis en prison.

Il me dit : « Ne te fais pas trop de souci ! Le responsable de cette prison est catholique. Il peut certainement t’aider. L’église catholique se trouve dans les environs et plusieurs Pères y résident. Si tu désires rencontrer un Père, je peux te rendre ce service. » Tout joyeux, je lui réponds : « Merci beaucoup ! Je désire vivement rencontrer un Père, mais je n’en ai pas les moyens. Actuellement, je ne peux compter que sur vous. Rendez-moi ce service, s’il vous plaît ! » Sur ce, il inscrit mon nom, mon village et ma province d’origine. En me quittant, il me dit : « Ne te fais pas trop de mauvais sang ! »

Deux jours plus tard, en début de matinée, un garde ouvre la porte de la prison et crie : « Zacharie ! Il y a deux personnes qui sont venues te rendre visite. Sors rapidement ! » Avec joie, je quitte la prison et aperçois deux femmes, debout devant le bureau du chef de la prison. Elles me fixent du regard et me demandent : « Es-tu catholique ? » Puis, elles me tendent un chapelet et ajoutent « Sais-tu prier avec l’aide d’un rosaire ? » Je sors alors le chapelet que je porte avec moi. Je le leur montre et je leur dit : « Naturellement, j’aime réciter le rosaire ». Sur ce, elles m’offrent leur chapelet et trois kyats, -monnaie birmane-. En partant, elles me font cette recommandation : « Sois confiant ! Nous parlerons de toi avec les Pères. »

ZACHARIE EN 2001

A peu près une heure plus tard, un garde crie à nouveau : « Zacharie ! Sors ! Il y a quelqu’un qui désire te rencontrer. » Immédiatement, je sors de la prison. J’aperçois le chef de la prison debout devant son bureau et en train de s’entretenir avec un Père. En me voyant, le Père me tend la main et me salue cordialement. Ma joie de pouvoir finalement rencontrer un Père est si grande que mes larmes se mettent à couler. Je le prie de me venir en aide afin que je ne sois pas renvoyé en Chine. Le Père me répond : « Sois sans crainte ! Je t’aiderai. Désires-tu participer à la messe ? Te rappelles-tu, je t’ai déjà contacté, alors que tu étais encore à Putao ? » Je déduis alors que la femme qui était venue me trouver au camp militaire de Putao avait été envoyée par ce Père.

Le Père et le chef de prison discutent longuement. Puis le Père me dit : « Dorénavant, tu peux venir assister à la messe, en compagnie de cet officier. Il est d’accord. » Sur ce, il me serre la main, puis s’en retourne chez lui. Alors, ma douleur me quitte. C’est comme de passer des ténèbres à la lumière. Enfin, mon cœur est en paix !

XXII. JE SUIS EMPRISONNE A MYILKYINA

Je vivais dans le camp militaire de Myitkyina depuis deux mois lorsque, un jour, on m’emmène avec six Lissou jusqu’à la prison de la ville. A l’entrée de la prison, des policiers confisquent tous les objets personnels que nous avons et ils nous enferment.

Les détenus sont principalement des assassins, des voleurs et des truands. Parmi eux, il y a une bonne dizaine de condamnés à mort. Habituellement, ici, en entrant en prison on subit le rite d’initiation : le nouveau détenu est tabassé et spolié de tout son argent qui est mis en commun. Parce que je suis emprisonné en même temps que six Lissou, les détenus n’osent pas nous frapper et ils ne s’emparent pas de notre argent.

Dans cette prison, on vit, mange et dort au même endroit. A l’intérieur, il fait sombre et ça pue : on se croirait dans un lieu d’aisances. Le soir, je dors sur le béton nu, car je n’ai même pas une planche pour mettre sous moi. Comme il y a beaucoup de détenus, l’été il fait très chaud. L’hiver, par contre, on grelotte de froid. Il est difficile de se faire comprendre et de coopérer, car les prisonniers ne parlent pas la même langue. Chaque jour, il y a des bagarres. Lorsqu’il y a des blessés graves, les policiers les transfèrent à l’hôpital. Passer un mois dans cette prison, c’est aussi affligeant que de vivre une année entière dans l’adversité.

XXI. JE SUIS TRANSFERE A MYILKYINA

Après avoir été enfermé à Putao durant un mois, un jour deux soldats m’attachent les mains et me conduisent à l’aéroport. Ils me font monter dans un avion en partance pour Myitkyina. Là également des gardes me prennent en charge. Ils m’emmènent dans un camp militaire. Ils me dirigent ensuite vers la prison militaire. Ils vont m’y enfermer lorsque arrive l’officier supérieur qui leur dit : « Détachez-lui les mains ! Ce n’est pas nécessaire de l’enfermer ! »

Sur le champ, ils me délient les mains. L’officier me conduit jusqu’à une chambre vide et me dit : « installe-toi ici ! » Ensuite, il s’en va. Grâce à Dieu ! Je n’ai pas été enfermé dans cette prison, car elle est petite et surpeuplée. Il n’y a pas d’endroit spécialement aménagé pour dormir et il y fait très chaud. Les prisonniers transpirent beaucoup et leurs habits sont tout mouillés. Si j’y avais été enfermé, que de douleurs aurais-je dû supporter et peut-être même serais-je mort ?

Je peux me promener librement dans le camp, mais je n’ai pas le droit d’aller à l’extérieur. Ainsi, je n’ai toujours pas la possibilité de me rendre à l’église et de contacter un Père. Je remarque que, à peu près chaque dimanche, l’officier supérieur est absent. J’en déduis qu’il est peut-être catholique et qu’il va à l’église le dimanche. Le dimanche suivant, je demande à un soldat : « Sais-tu où est aujourd’hui notre officier de camp ? » Le soldat me répond : « Il est catholique. Aujourd’hui, il est allé à l’église assister à la messe. »

Quelques jours plus tard, je demande à l’officier : « Pourriez-vous me permettre d’aller avec vous assister à la messe ? » Il me répond : « Il n’y a aucun problème. Dorénavant, je te prends avec moi lorsque je vais à l’église pour assister à la messe. » Mais, le dimanche suivant, il n’est pas au camp. Je n’ai donc personne pour me conduire à l’église et je ne peux toujours pas assister à la messe.

XX. A nouveau fait prisonnier

Je passe ainsi deux mois dans la forêt. A part la nourriture qu’il m’apporte, je cuisine également des racines et des plantes sauvages. Je dors dans de petites cavernes ou sous de grands arbres, comme les animaux sauvages. Cependant, je suis heureux et en paix, car je vis en liberté et il n’y a personne pour contrôler mes faits et gestes.

Un jour, tandis que je suis en train de laver mes habits au bord d’un torrent, deux chasseurs m’aperçoivent. Aussitôt, je leur demande avec insistance de ne révéler à personne ma présence. Mais, de retour chez eux, ils en parlent en famille et, rapidement, la nouvelle se répand jusqu’aux oreilles du pasteur du village.

Le lendemain, le pasteur et quelques villageois arrivent avec de la nourriture à l’endroit où je me cache dans la forêt. Ils me demandent : « Pourquoi vis-tu ainsi tout seul, caché dans la forêt ? N’as-tu pas peur ? Dans cette forêt, il y a des panthères et de nombreux serpents venimeux. Risquer ainsi sa vie n’a aucun sens ! Viens habiter dans notre village. Tu n’auras alors plus besoin de te tracasser pour la nourriture et nous te considérerons comme un frère. Tous les habitants de ce village sont chrétiens ; c’est impossible que quelqu’un te nuise sans raison.

Je leur raconte alors ce qui m’est arrivé et les circonstances qui m’ont amené à vivre ainsi. Puis, je leur dis : « Si je vais habiter dans le village, je crains que les gens en parlent, que la nouvelle de ma présence se répande et que les gardes viennent à nouveau me faire prisonnier. » Ils me répondent alors : « Si tu ne veux pas venir loger au village, tu peux aller vivre dans l’une des cabanes situées à l’orée du village. Nous t’apporterons de la nourriture et nous ferons en sorte qu’aucun officiel ne le sache. »

Comment refuser une offre si aimable ! Ils promettent de ne rien dire à
personne. Ils m’emmènent et m’installent dans une cabane proche du village. Les jours suivants, des enfants et des jeunes gens viennent jouer là où j’habite. Ils sont heureux d’avoir l’occasion de bavarder avec moi. Mais, peu à peu, ils se racontent les uns les autres les nouvelles me concernant.

Chaque dimanche, les gens du village m’apportent de la nourriture et des condiments. Ils me témoignent beaucoup de respect et essayent souvent de me réconforter. Ainsi, après deux mois, j’ai réussi à mettre de côté environ quinze kilos de riz. J’estime que j’ai assez de provisions pour le voyage et me prépare à fuir vers l’Inde. Arrivent alors deux gardes birmans. Ils me ramènent à Putao et m’enferment dans un camp.

XIX. Préparatif pour aller dans une cité birmane

Deux mois après leur arrivée à Myitkyina, Léon et Andréa m’écrivent une lettre disant : « Tout s’est bien passé. Nous avons présenté aux autorités un rapport détaillé sur tout ce qui nous concerne. Nous avons obtenu ce que nous désirons. Nous pouvons nous établir en Birmanie. Sous peu, nous retournerons à Putao. Ne vous faites pas de souci. » Tout heureux, j’espère que les deux reviendront le plus vite possible et j’attends avec impatience d’avoir des nouvelles plus précises.

Un mois plus tard, ils ne sont toujours pas de retour. Un jour, je reçois une lettre ainsi rédigée : « En ce qui nous concerne, il y a des changements: peut-être vont-ils nous remettre aux mains des communistes chinois ? Nous avons de nombreuses suspicions. Ici, avec nous, il y a de nombreux Lissou. Ils nous ont invités à nous enfuir avec eux de cet endroit. Si les gardes nous demandent de retourner à Putao, nous nous joignons aux Lissou et partons avec eux. » Cette missive m’inquiète. Cependant, le cœur troublé, j’espère toujours soit les revoir, soit recevoir de leurs nouvelles. Deux mois se passent, sans que je reçoive la moindre nouvelle les concernant (En fait, Léon et Andréa n’ont pas été livrés aux communistes chinois, mais ils ont été envoyés à Taiwan).

Du Tibet, n’arrivent que des mauvaises nouvelles : mon fils Joseph et les deux frères Anessy et Dide ont, paraît-il, été tué par les communistes (Les trois étaient de retour au Tibet depuis peu de temps, lorsque les troupes communistes chinoises qui avaient encerclé le Tsarong lancèrent l’offensive finale. Anessy fut tué. Dide fut capturé et envoyé dans les camps. Joseph parvient à s’enfuir en Assam). Sachant cela, mon cœur devient triste à en mourir. C’est comme si je plongeais dans d’épaisses ténèbres. Je n’ai plus d’appétit. De plus, dans le camp, je ne jouis d’aucune liberté ; c’est comme si je vivais en enfer.
Je me dis : « En de telles circonstances, jamais je ne parviendrai à rencontrer le Père. » Dans la nuit du vingt-six – vingt-sept du premier mois lunaire de l’année l959 (C’est-à-dire, dans la nuit du six au sept mars l959), après que tous les soldats se soient endormis, en douce je m’évade du camp et m’enfuis vers le sud-ouest.

Je passe trois jours et trois nuits dans la forêt sans rien manger, pas même un grain de riz. Je n’ai pas l’impression d’avoir faim, mais je commence à avoir des vertiges, mon corps n’a plus de force et ma vue se trouble. Je pense que cela m’arrive parce que je n’ai pas mangé depuis longtemps. Dans la forêt, je ne trouve rien de comestible. Je prie le Seigneur ; je lui demande de m’envoyer quelqu’un avec de la nourriture.
Après la tombée de la nuit, je m’approche du village afin d’essayer de contacter quelqu’un. Comme c’est un village peuplé de Loutze birmans, quelques habitants me sont familiers. Quand j’arrive à l’orée du village, j’aperçois quelqu’un qui avance sur le sentier. Comme il fait nuit, je n’arrive pas à distinguer qui arrive. Je me cache près du chemin et je l’observe. Il passe près de moi en fredonnant une chanson. Je le reconnais à sa voix et, immédiatement, je l’appelle.

Il entend mon cri. Il vient auprès de moi et me dit : « Quand es-tu venu ici ? » Je lui répond : « Je suis dans les parages depuis trois jours et trois nuits. Dans cette forêt, je ne trouve aucune nourriture et j’ai très faim. Je viens te demander de me donner quelque chose à manger. » Il me répond : « Ce soir, j’ai de nombreux hôtes chez-moi. Je ne peux pas t’apporter à manger, car, s’ils venaient à savoir où tu te caches, ils pourraient le révéler. Alors, nous deux aurions de grands ennuis. Retourne à l’endroit où tu t’es réfugié ! Demain de très bon matin, avant que les gens ne sortent, je reviendrai t’apporter de quoi manger.
Le lendemain, de très bon matin, il vient m’apporter de la nourriture, du riz, de l’huile et du sel. Il me dit : « Désormais, à peu près chaque dix jours, je t’apporterai de la nourriture. De plus, regarde bien, je t’explique les racines, les feuilles et les plantes qui sont comestibles. » Ensuite, il s’en retourna.

XVIII. Je reste seul avec les soldats birmans

Après environ vingt jours d’hôpital, je suis guéri. De retour au camp, je partage à nouveau la vie des soldats. Comme je ne comprends pas leur langue, nous communiquons par des gestes. Certains me considèrent comme un frère. D’autres me méprisent et me font du mal, mais je supporte tout avec résignation. Vivant parmi eux, peu à peu je commence à comprendre leur parler. Comme je partage toutes leurs activités, les gens me considèrent comme un soldat birman.

Deux mois après mon retour au camp, nous célébrons la fête nationale de l’indépendance de la Birmanie. Ce jour-là, tous les habitants de la région se réunissent dans une plaine et organisent diverses manifestations. Je me joins aux soldats et vais participer à la fête. Parmi les participants, j’aperçois une dame anglaise qui était autrefois « pasteur » à Cikai, près de Kongshan. En me voyant, elle me dit : « Il y a environ un mois, celui qui m’a fait parvenir une lettre, c’est certainement toi ! Cette missive, je l’ai déjà transmise au Père qui réside à Myitkyina. » Ces paroles me remplissent de joie et je la remercie chaleureusement.

Un soir, en fin d’après-midi, une femme vient trouver l’officier du camp et s’entretient longtemps avec lui. Voyant qu’elle porte sur sa poitrine une médaille du Sacré Cœur, je présume qu’elle est catholique, mais je n’ose pas lui adresser la parole. Elle également ne me dit rien. Peu de temps après son départ, l’officier me dit : « La personne qui est venue me trouver est catholique. Elle désire connaître ta situation. Elle réside à l’hôpital. Ce soir après le repas, tandis que personne ne prêtera attention, je t’amènerai à l’hôpital. Quelqu’un désire te rencontrer. Dépêche-toi d’aller manger ! »
Je pense alors : « Ici, je ne connais personne. Quelle est cette personne qui désire me rencontrer ce soir ? » Après le repas du soir, profitant d’un instant de relâche, l’officier m’emmène à l’hôpital, au bureau de la femme qui était venue au camp cet après-midi. En me voyant, elle se lève et vient me dire : « Es-tu catholique ? Moi, je suis catholique. Le Père m’a demandé de venir te trouver. Si tu as des difficultés, dis-le moi, sans te gêner ! Je le rapporterai au Père et il t’aidera, c’est certain. Désires-tu aller vivre auprès du Père? »

Je lui réponds : « Bien sûr, j’aimerais vivre auprès du Père. Mais actuellement je suis gardé par les soldats. Sans leur autorisation, je ne peux absolument rien faire. J’ai surtout très peur qu’ils me remettent aux mains des communistes. Que le Père m’aide afin que cela ne m’arrive pas ! Quant au logement et à la nourriture, on me traite comme un soldat ; il n’y a aucun problème ! »

Elle demande alors à l’officier : « Va-t-on les remettre aux main des communistes ? » Il répond : « Nous ne les livrerons pas aux communistes. Soyez sans crainte et cessez de vous faire du souci ! » Elle me donne neuf kyats, -monnaie birmane-, et me dit : « Les choses qui te concernent, je les communiquerai au Père et il t’aidera. Soyez sans crainte et priez avec confiance ! Demain je retourne auprès du Père, à Sumprabum. » Ensuite, elle demande à l’officier de prendre soin de moi et prend congé de nous. Sur ce, nous retournons au camp.

XVII. Léon et Andréa se rendent à Myitkyina

Quelques jours plus tard, je tombe malade : j’ai mal à la tête, je vomis, je ne peux plus manger. Un officier vient m’examiner ; il demande à un soldat de me conduire à l’hôpital. Après quatre à cinq jours d’hôpital, je ne suis pas encore guéri. A ce moment, un officier dit à Léon et à Andréa : « J’ai reçu un ordre venant d’en haut. Demain ou après-demain, vous devez partir pour Myitkyina. Nous ne savons pas quand votre compagnon sera guéri. Vous ne pouvez pas rester ici à l’attendre. » Ainsi, les deux partent pour Myitkyina, accompagnés de trois ou quatre soldats.

Les jours suivants, je suis toujours malade et rumine sans cesse la même inquiétude : « Les soldats birmans vont certainement nous remettre entre les mains des communistes chinois. » Je n’ai plus le moral. Parfois, j’essaye de me reprendre et de rester calme, espérant qu’ils ne nous livreront pas aux communistes. Je prie le Seigneur et la Vierge Marie de nous protéger. Dans mes moments d’accalmie, j’écris une lettre pour la faire parvenir aux Pères, au cas où l’occasion se présenterait.

Grâce à la miséricorde de Dieu et à l’aide de Marie, et sans que je m’y attende, un jour, l’oncle d’Andréa, Djonglong (Djonglong, le nom signifie mendiant en tibétain, avait un goitre. Une dizaine d’années plus tôt, il partit en Birmanie pour essayer de trouver des médecins capables de le guérir. Les Loutze du district de Kongshan n’aimaient pas se rendre à Dali, car il y avait trop de brigands entre Weisi et Dali. Ils commerçaient plus volontiers avec les populations de la Birmanie.), vient à l’hôpital chercher des médicaments. Nous sommes très heureux de nous rencontrer. Djonglong me dit : « J’ai entendu dire que vous étiez ici. Avant-hier, j’ai voulu venir vous rendre visite. En cours de route, j’ai rencontré une personne qui m’a dit que vous étiez déjà partis pour Myitkyina et je suis rentré chez moi. »

Je lui réponds : « Nous espérions te rencontrer, mais nos gardiens nous ont enfermé dans le camp militaire. Comme ils ne nous laissaient pas sortir, nous n’avons pas pu aller te trouver. Ces jours passés, Léon et Andréa sont partis pour Myitkyina, mais moi, comme je suis malade, je ne peux pas me déplacer et je suis resté ici. Chaque jour j’espérais que tu viennes me trouver. Par un heureux hasard, aujourd’hui je t’ai rencontré. J’ai écris une lettre et j’espère que tu parviennes à la remettre à l’un des Pères qui autrefois étaient chez nous. »

Avec enthousiasme, il me dit : « Il y a deux à trois ans, j’ai rencontré le Père L. Emery. Son plus grand désir était d’avoir des nouvelles concernant les catholiques tibétains. Il a remis une lettre à Adjrou (Adjrou était le deuxième fils du chef des villages de Dalla.

BERNARD MARIE (ADJROU EN NAXI), UN PRÊTRE DU SICHUAN ET MARTA A DALI EN 1998

Au village de Caidang vivait une belle jeune fille prénommée Ada,-Magdalena-. A Bahang, dans une famille aisée vivait un fils unique prénommé Joseph qui était un peu faible d’esprit et de corps. Les parents firent tout leur possible pour qu’ils se marient ensemble, mais Ada refusait toujours. Finalement les parents obligèrent Ada à épouser Joseph. Le Père de Bahang bénit ce mariage. Après le mariage, Ada s’enfuit. Elle connut Adjrou et ils s’aimèrent. Ils décidèrent de se marier, mais par peur de représailles de la part de la famille de Joseph, ils partirent vivre en Birmanie. En l956, lors de son voyage en Birmanie, le Père L. Emery les rencontra. Après avoir pris connaissance de leur situation, le Père L. Emery demanda à Ada de certifier sous serment qu’elle avait réellement été forcée à épouser Joseph. Ensuite il bénit leur union.) et à moi-même, en nous priant de la faire parvenir aux catholiques de Bahang.

De plus, il nous a demandé de nous renseigner minutieusement sur l’état de chaque communauté catholique de chez nous. Avec Adjrou, nous avons décidé d’apporter personnellement cette lettre à Bahang. En chemin, nous rencontrèrent de nombreux Lissou (Les Loutze constituent l’ethnie la plus répandue le long de la frontière sino-birmane, au nord de Baoshan et de Myitkyina) qui fuyaient depuis le district de Kongshan. Ils nous conseillaient de ne pas aller dans la vallée du Salouen, car les communistes organisaient partout des jugements populaires et emprisonnaient beaucoup de personnes. Ainsi, nous n’avons pas osé nous rendre à Bahang et nous sommes retournés sur nos pas. Actuellement, cette lettre est encore dans les mains d’Adjrou.

Ces jours-ci, il est parti pour Sumprabum. A l’avenir, si tu le rencontres, tu pourras prendre connaissance du contenu de cette missive. De plus, le Père Emery a rencontré le pasteur anglais qui réside à Sumprabum. Ce dernier lui a dit que, à l’avenir, si quelqu’un désirait envoyer une lettre au Père Emery, il serait heureux de la lui faire parvenir. Tu as écris une lettre, tu n’as qu’à me la donner ; je la remettrai à ce pasteur. »

Le cœur soulagé, je lui remets la lettre que j’ai écrite et lui demande de faire en sorte que ma lettre soit envoyée au Père L. Emery. Après avoir pris ma lettre, il s’en retourne chez lui.

XVI. Nouvel interrogatoire

Après avoir marché durant onze jours, nous arrivons au camp militaire de Putao. Dès notre arrivée, les gardes de Putao nous prennent en charge. Ils nous photographient et, sans nous dire un mot, ils nous installent dans le camp, avec les soldats. Ethniquement parlant, les soldats d’ici sont soit Birman, soit Galla. Nous ne comprenons pas leur langue. Nous vivons et mangeons avec eux, mais nous ne pouvons communiquer avec eux que par des gestes.

Le lendemain, un soldat nous amène auprès d’un policier et d’un chef local. Ils nous posent des questions concernant nos parents, les membres de nos familles, les raisons et les motifs pour lesquels nous sommes venu en Birmanie. Ensuite, ils s’informent minutieusement sur l’origine et le but de la lettre de demande d’aide à Taiwan de la part des révoltés tibétains. Nous répondons à toutes ces questions avec sincérité et précision.

A la fin, ils nous demandent si nous voulons retourner au Tibet ou si nous désirons aller à Taiwan. Nous pensons : nous aimerions bien aller à Taiwan, mais, sans argent, comment y aller ? Nous n’osons donc pas dire que nous avons envie d’aller à Taiwan. Nous leur répondons : « Nous ne pouvons pas retourner chez nous, car les communistes nous tueraient. Nous vous supplions donc de nous permettre de vivre parmi vous, comme des gens ordinaires. » Ils n’approuvent ni ne rejettent notre requête et nous renvoient au camp.

XV. Départ pour Putao, -Kandy-

Nous habitons à Desundam, le village birman le plus proche de la frontière chinoise. A cet endroit, les troupes de frontière sont chargées aussi de représenter l’autorité civile. Cependant, comme il n’y a que des officiers subalternes, pour les questions importantes, il faut faire appel aux officiels qui résident à Putao, à une douzaine de jours de marche.

Nous habitons à Desundam depuis trente jours lorsque le chef du camp reçoit la lettre de réponse. Après l’avoir lue, il nous dit : « C’est une bonne nouvelle ! Vous pouvez vous établir en Birmanie. Vous aller recevoir des papiers d’identité semblables à ceux des gens d’ici. »

Sur ce, certains soldats nous disent : « Il n’est pas nécessaire de construire une nouvelle maison. Vous pouvez venir habiter chez nous. » Le chef de camp nous dit : « Vous n’avez pas besoin d’aller vivre ailleurs ; restez ici avec nous ! Comme vous venez de Chine, vous connaissez bien la situation et les personnes de là-bas. Votre aide nous est très précieuse. » Ces paroles nous remplissent de joie.

Dans le camp où nous vivons, tous les gradés sont chrétiens. Aussi pouvons-nous observer le jour du Seigneur et réciter les prières dominicales. Ils nous considèrent comme des frères et nous aident souvent.

Un jour arrive un policier. Il nous demande la lettre rédigée par les chefs de la révolte tibétaine du Tsarong qui demandent de l’aide au gouvernement chinois de Taiwan. Il prend la lettre et s’en va.

Quelques semaines plus tard, le chef de camp reçoit une lettre lui demandant de nous envoyer à Putao. Nous sommes très inquiets et craignons que notre situation se détériore. Le chef de camp nous dit : « Soyez sans crainte ! J’irai avec vous et je serai votre interprète. Je dirai du bien de vous à mes supérieurs et ferai en sorte que vous puissiez revenir habiter ici. »

Les jours suivants, le chef de camp accompagné d’un soldat nous emmènent à Putao. On est au septième mois lunaire et il fait très chaud. A de nombreux endroits le chemin est très difficile et j’avance avec difficultés. De plus, j’ai des douleurs rhumatismales à un pied qui enfle passablement. Je n’arrive pas à les suivre. Je traîne tout seul à l’arrière, loin après eux. Je songe à mes enfants. Je suis triste et mes larmes coulent sans cesse.

XIV. Fouille et interrogatoire

Après notre arrivée au camp, l’officier birman ordonne de faire l’inspection minutieuse de tout ce que nous avons apporté. Il confisque le fusil et les munitions. Il nous demande ensuite de nous installer avec les soldats.

Le lendemain, on nous amène devant l’officier qui nous pose de nombreuses questions : « De quel pays êtes-vous citoyens ? Avez-vous encore vos parents ? Etes-vous mariés ? Avez-vous des enfants ? Pourquoi avez-vous fui jusqu’ici ? Pourquoi n’avez-vous pas pris avec vous vos femmes et vos enfants ? » Nous lui exposons les mauvais traitements imposés par les communistes. Nous lui décrivons les difficultés et les peines rencontrées en cours de route. Nous lui expliquons que, en de telles circonstances, nous ne pouvons pas emmener avec nous les femmes et les enfants.

L’interrogatoire terminé, ils délient nos liens et l’officier nous dit : « Retournez dans le camp et vivez en toute quiétude avec les soldats ! Je vais écrire une lettre à mes supérieurs. Lorsque j’aurai reçu la réponse, vous pourrez vivre parmi les gens d’ici sans être inquiétés. Je vous fournirai les outils de travail dont vous aurez besoin. »

Nous sommes très heureux de pouvoir vivre avec les soldats. En frayant avec eux, nous les connaissons de mieux en mieux et nous devenons comme des frères. Plus de problème de nourriture : nous mangeons à leur table. Nous vivons comme eux. Souvent ils essayent de nous réconforter.

XIII Des soldats birmans nous emmènent en Birmanie

Comme convenu, le lendemain, les trois retournent au Tibet. Léon, Andréa et moi-même, nous restons sur le plateau de Longsai, jusqu’à leur retour. Tout était bien planifié, mais, voici que, deux jours après leur départ, arrivent à Longsai quelques birmans accompagnés de trois soldats. D’un ton sévère, ils nous disent : « Vous avez pénétrer plus de dix kilomètres en Birmanie. Vous ne pouvez plus y séjourner. Retournez immédiatement chez vous. Il ne vous est pas permis de rester ici. »

Sans hausser le ton et avec beaucoup d’instance, nous les supplions de comprendre nos difficultés. Ils nous répondent : « Quoique vous nous le demandiez avec insistance, nous ne pouvons pas vous permettre de descendre plus bas en Birmanie. Nous avons reçu des ordres formels. Rentrez rapidement chez vous, s’il vous plaît ! » Nous insistons : « si vous nous obligez à rentrer chez nous, nous n’avons aucun échappatoire : c’est sûr, nous allons mourir. Nous préférons mourir sous vos mains, plutôt que de rentrer chez nous. Jamais nous ne retournerons sur nos pas. »

Nous parlementons ainsi durant trois jours et ne cédons pas. Finalement, à bout d’arguments, ils nous disent : « D’accord, nous vous emmenons tous avec nous. Envoyez quelqu’un chercher les trois autres ! » Nous leur répondons : « Maintenant, nous ne savons pas où ils sont. Nous ne pouvons plus les rattraper, mais, dans dix-sept jours environ, ils seront de retour. Attendez ici qu’ils reviennent ! »

Les soldats birmans se rangent à notre avis et restent avec nous durant une semaine. Sur ce plateau désertique, aucun endroit où renflouer nos provisions qui diminuent de jour en jour ! Nous ne pouvons plus continuer à les attendre. Les soldats nous demandent de descendre avec eux. J’écris alors une courte lettre ainsi rédigée : « Nous sommes descendus en Birmanie, en compagnie de soldats birmans. Dès que vous serez de retour, descendez immédiatement ! N’ayez pas peur ! » Je donne cette missive aux birmans qui parcourent le plateau afin de récolter des plantes médicinales, et leur demande de bien vouloir remettre cette missive à nos compagnons tibétains, dès qu’ils les apercevront. Sur ce, nous nous mettons en route avec les soldats birmans.

Tout en marchant, je songe à mon pays, à ma famille, à mes proches que j’ai laissés derrière moi… Maintenant que je suis si loin, je n’ai plus qu’un unique fils pour m’aider. Il est comme un trésor dans ma main. Aujourd’hui, c’est comme si je l’abandonnais sans savoir quand je pourrai le revoir à nouveau… Plus j’y pense, plus mon cœur s’attriste et je ne parviens plus à retenir mes larmes.

La voie à suivre est très difficile. Souvent ce n’est qu’une trace à travers des précipices. Les ponts sont branlants et en mauvais état. A peine ose-t-on s’y hasarder, déchargés de tout fardeau. Avec nos bagages, sans l’aide des soldats, jamais nous ne pourrions franchir de tels ponts. Avec patience et amabilité, ils nous tendent souvent une main secourable. Un soldat prénommé Joseph est très prévenant et m’aide beaucoup. Ainsi, nous cheminons avec eux sans trop de problèmes, durant cinq jours.

Peu avant d’arriver au campement militaire, les soldats sortent des cordes et nous attachent les mains en disant : « si nous ne faisons pas ainsi, en arrivant, nos chefs vont nous engueuler et nous punir ». Très mécontent, je me dis en moi-même : « Nous ne les avons pas offensés. Nous n’avons pas volé. Nous n’avons pas tué. Nous n’avons commis aucune faute. Pour quelle raison nous attachent-ils ainsi, comme des malfaiteurs ? » Je pense ensuite au Seigneur Jésus, lui qui n’a commis aucune faute a cependant subi, pour nous, de grandes humiliations et d’horribles supplices. Moi qui ai commis de si nombreux péchés, pourquoi ne supporterai-je pas quelques adversités ? Le cœur apaisé, je dis alors aux soldats : « Faites comme vous le jugez bon ! » Nous marchons encore durant quinze minutes et arrivons au camp militaire.

XII. Voyage d’exploration en Birmanie

Nous partons de Djintai et marchons durant trois jours, en direction des monts Longsai qui font frontière avec la Birmanie. Le troisième jour, nous traversons de vastes pâturages, situés au pied des montagnes ; c’est le plateau de Kèsalin. Nous ne franchissons pas les montagnes, mais campons sur ce plateau.

Nous envoyons Léon et Anessy faire un voyage de reconnaissance en Birmanie. Nous autres, nous nous attardons à Kèsalin.

Après vingt-cinq jours d’attente, nous n’avons toujours aucune nouvelle et sommes de plus en plus inquiets à leur sujet. Nous décidons de partir à leur suite. Cependant, sur les montagnes il y a encore beaucoup trop de neige, les mulets ne peuvent pas passer. Nous cachons dans une cavité rocheuse tout ce que nous ne pouvons pas prendre sur nos épaules et renvoyons les mulets vers les pâturages de Kèsalin. Ensuite, chargés de nos lourds bagages, nous franchissons les montagnes et poursuivons notre marche en direction du plateau de Longsai ( Longsai désigne à proprement parler un grand plateau herbeux situé sur le versant sud, aux pieds des montagnes, en Birmanie.

Par analogie, ces montagnes portent également le nom de Longsai. Les plantes médicinales, – entre autre les fritillaires du Yunnan -, et les bœufs sauvages de Longsai sont célèbres loin à la ronde. Les habitants de ces endroits reculés sont des Loutze (ou Noutze) qui, peu à peu, se tibétanisent au nord et se birmanisent au sud. Les catholiques de Bahang sont en grande partie des Loutze et parlent encore le langage de leurs ancêtres). Nous marchons depuis près de deux jours, lorsque nous rencontrons Léon et Anessy.

Avec joie, ils nous annoncent qu’ils ont rencontré un chef de village et des soldats birmans qui leur ont dit : « Si vraiment vous êtes persécutés par les communistes et que vous avez quitté votre pays parce que vous ne pouviez plus y vivre il semblerait qu’on vous laisserait séjourner en Birmanie, à condition naturellement de graisser la patte à certains officiels.

Par contre, si vous êtes des communistes et faites semblant de fuir afin de venir chez nous explorer notre pays, ou si vous occasionner du désordre, on vous renverra immédiatement en Chine, de main forte s’il le faut. » Par crainte des chaleurs estivales, nous décidons de ne pas descendre immédiatement en Birmanie. Joseph, Anessy et Dide se proposent pour retourner au Tibet chercher des provisions. Les trois autres camperont sur le plateau et essayeront de récolter des plantes médicinales. Nous prévoyons de descendre ensemble, en automne, jusqu’aux premiers villages birmans.  

XI. Marche vers l’ouest, vers la Birmanie

Andréa attrape alors les fièvres récurrentes. A Tchrana nous ne trouvons pas de médicaments et nous ne voulons pas nous y attarder trop longtemps, car nous savons que, d’un moment à l’autre, les troupes communistes vont attaquer cette région. Nous prenons en charge Andréa et partons lentement vers l’ouest.

Le troisième jour, lorsque nous atteignons le haut des montagnes himalayennes, des bourrasques et l’épaisse couche de neige nous empêchent d’aller plus en avant. Nous redescendons jusqu’à la forêt et y passons la nuit. Le lendemain Andréa reste au campement. Les cinq autres, après avoir chargé les mulets, nous gravissons à nouveau la montagne.

Lorsque la couche de neige devient trop épaisse, nous déchargeons les mulets et demandons à Léon de les redescendre. Dide, Annessy, Joseph et moi-même chargeons les bagages sur nos épaules, franchissons les montagnes enneigées et les déposons sur l’autre versant, là où il y a moins de neige. Ensuite nous revenons sur nos pas et tâchons de bien damer la neige afin de faciliter le passage avec les mulets, le lendemain.    

Durant la traversée, j’ai porté l’unique paire de lunettes que nous possédions. Le soir, au campement, assis auprès du feu, la fumée pénètre dans nos yeux. Les trois, – Joseph, Anessy et Dide -, ont de plus en plus mal aux yeux. Subitement, les larmes se mettent à couler. Ils ne peuvent plus ouvrir les yeux. Ils ne voient plus rien et ressemblent à des aveugles.

Le lendemain matin, les trois sont comme des aveugles, incapables de différencier le jour de la nuit. Impossible donc de franchir la montagne avec les mulets, comme prévu. Il faut attendre qu’ils recouvrent la vue. Comme nos bagages et nos provisions sont sur l’autre versant, je demande à Léon et à Andréa de franchir les premiers la montagne, de descendre au village de Djugong et d’y louer des mulets afin d’y apporter nos bagages et nos provisions. Plusieurs jours après leur départ, de grand matin, nous profitons d’un temps clair 7 pour franchir la montagne avec nos mulets et nous rendre à Djugong.    

 Nous demeurons deux jours dans ce village. Afin d’alléger les charges de nos mulets, nous engageons un porteur. Le troisième jour, nous levons le camp. Nous marchons durant quatre jours. En cours de route nous rencontrons beaucoup de difficultés à cause de la neige et des bagages qui alourdissent nos pas. Après avoir franchi trois montagnes, nous arrivons enfin à Djintai.

Dans ce village réside un lama. Auparavant il vivait à Djugong, mais, par crainte des « combattants du joyau » 8, il est venu habité en cet endroit reculé. A notre arrivée, il nous regarde avec inquiétude et nous demande : « Pour quelle raison êtes-vous venus jusqu’ici ? D’où venez-vous ? Où allez-vous ? » Sans détour et avec franchise, nous lui répondons : « Les directives politiques des communistes sont mauvaises. Ils combattent toutes les religions. Il n’y a plus aucune liberté. Nous ne pouvons plus vivre dans notre pays et nous avons décidé de nous enfuir en Birmanie. » L’air un peu plus rassuré, il nous dit : « Les chinois ne peuvent plus aller en Birmanie et les birmans ne peuvent plus venir en Chine. Si quelqu’un outrepasse cette interdiction, il est capturé et renvoyé dans son pays. Ces paroles me causèrent beaucoup d’inquiétude 9.

CROIX LAISSEE SUR CHEMIN DU CHOULA (LIEU DU MARTYRE DU CHANOINE MAURICE TORNAY)

l. Au début du chapitre, Zacharie parle de six jours de marche, et à la fin de neuf jours. Selon les dires de Joseph, ils marchèrent en fait durant neuf jours.
2. Le col Solongla fait frontière entre le Yunnan et le Tibet. A cette époque, les soldats communistes n’osaient pas s’y aventurer.
3. Les habitants de Songta n’ont pas d’armes et ne peuvent pas les empêcher d’aller plus en avant, car Zacharie et les siens sont bien armés. Aussi décident-ils d’envoyer avec eux un délégué du village qui les accompagnera jusqu’auprès des révoltés tibétains.
4. Vers l954–l955, les tibétains de Aben, sous la conduite de Ngebo, se révoltèrent. Ils expulsèrent les soldats communistes du Tsarong et brûlèrent les bâtiments officiels. (Le Tsarong désigne la vallée du Salouen en territoire tibétain et celle de son principal affluent tibétain, la rivière Eulkio, – Yuquhe -.) A deux reprises, les communistes essayèrent de reprendre le contrôle du Tsarong, mais ils furent repoussés par Ngebo et ses hommes – quarante combattants environ -. Vers l956-l957, le roitelet de Yaogong, Adji, – Jirusong -, et le roitelet de Kanggong, Wongdien, – Songshulin -, se révoltèrent également. (Les roitelets de Yaogong et de Kanggong résidaient au sud et au nord de Deqin, – Atundze-. Le roitelet de Yaogong contrôlait le bassin du Mékon au sud de Deqin, jusqu’à Cizhong, – Tsechung -, et Batong. Après la prise du pouvoir par les communistes, Adji a été nommé sous-préfet du district de Deqin. Le roitelet de Kanggong avait autorité sur les habitants du bassin du Mékon, au nord de Deqin, jusqu’à la frontière du Tibet.) Ne pouvant tenir face à la pression de l’armée rouge, Wongdien, Adji et leurs combattants, – deux à trois milles hommes -, franchirent la chaîne de montages Kawagarbo et se réfugièrent dans le Tsarong.En l959, durant la prise du Tsarong par l’armée rouge, Ngebo et Wongdien furent tués. Adji fut fait prisonnier et condamné aux camps de rééducation.
(Ces renseignements sont fondés sur les dires de Joseph)
5. Au printemps l955, le Père L. Emery a visité le nord de la Birmanie et a réussi à contacter quelques catholiques de Gongshan qui s’étaient établis en Birmanie.
6. Le Père André avait prit part à la première guerre mondiale et avait apporté avec lui ces deux armes comme souvenirs.
7. Par temps nuageux, la neige ne durcit pas assez durant la nuit. Djugong est une agglomération tibétaine située sur le Tulong, la rivière de l’Irrawaddy qui pénètre le plus avant dans le Tibet.
8. En tibétain, « Dien-song ». « Dien » signifie : « la valeur qui ne se voit pas, la valeur suprême, Dieu, le joyau religieux ou culturel… » « Song » signifie : « protéger, veiller sur ». « Diensong » signifie : « celui qui veille à conserver les plus grandes valeurs, les combattants du joyaux… » C’est le nom qui était donné aux révoltés tibétains.Ce lama les craint, soit parce que lui-même est de tendance procommuniste, soit parce que, dans le passé, il a eu maille à partir avec eux. Certaines bandes de révoltés étaient des fuyards qui se conduisaient souvent comme des pillards et n’étaient guère appréciés par la population.
9. Le lama dit-il la vérité ? Si ses paroles sont vraies, comment faire pour fuir en Birmanie ?…

X. Préparatifs pour partir vers l’ouest, vers la Birmanie

Après avoir passé trois jours à Aben, avec des résistants tibétains, nous partons pour Tchrana. A Tchrana, nous disons au roitelet Adji : « En quittant notre pays, notre but premier était d’aller en Birmanie. Il y a quelques temps, nous avons entendu dire que le Père L. Emery, qui a vécu plusieurs années chez nous, a passé par la Birmanie, à Putao. Maintenant, nous désirons aller le trouver.
Adji nous répond : « Les deux plus âgés (Zacharie et Léon) peuvent partir ! Les plus jeunes, vous restez ici ! »

Je (Zacharie) réponds : « Excusez-moi ! Le chemin vers la Birmanie et les ponts sont en mauvais état. De plus, actuellement, là-bas, il fait très chaud. A notre âge, nous deux, nous ne pouvons plus y aller tout seul. Permettez, je vous en prie, aux quatre plus jeunes de nous accompagner ! »

Adji dit alors : « Puisqu’il en est ainsi, je vais écrire une lettre de demande d’aide à l’intention du chef de Taiwan, Tchang Kai-chek. Si je vous envoie tous en Birmanie, auriez-vous la possibilité de faire parvenir cette lettre à Taiwan ? »

Je lui réponds ! « Si nous parvenons jusqu’en Birmanie, nous rencontrerons des Pères et, c’est certain, nous aurons la possibilité d’envoyer cette lettre à Taiwan. »

Adji est satisfait de notre proposition. Après avoir discuté avec Wongdien, le roitelet de Kanggong, ils rédigent la lettre de demande d’aide adressée au gouvernement chinois de Taiwan.

En nous remettant la lettre à destination de Taiwan, Adji nous donne un cheval, du thé, du beurre, du sel et tout ce qui nous est nécessaire pour le voyage. Puis, il nous dit ! « Les fusils de chasse, vous pouvez tous les emporter ! Le fusil au chargeur à dix-sept coups et le pistolet au chargeur en roulette, vous les laissez ici ! A l’avenir, si votre Père peut revenir chez vous, je le lui dédommagerai selon le prix courant. »

A la fin de cet échange et après avoir insisté sur le fait que Adji devra payer les armes, nous les lui donnons. Adji nous passe alors la lettre de demande d’aide militaire et nous dit : « J’espère que vous parviendrez à remettre cette lettre au gouvernement de Taiwan. A l’avenir, je vous donnerai une belle récompense. » Sur ce il nous quitte et monte vers Kaibo et Ouabu.

Quant à nous, nous nous disposons à partir vers la Birmanie. Parce que sur les montagnes que nous devons franchir, il y a encore beaucoup de neige, nous restons encore une vingtaine de jours à Tchrana avant de nous mettre en route.

IX. Nous arrivons au Tibet, à Songta

Le lendemain matin, nous arrivons au col Solongla. Je me retourne et aperçois mon pays natal, mes montagnes et quelques habitations. Je ne peux m’empêcher de songer à ma femme, à ma maison, à mes enfants, à mes proches… Comme c’est pénible de devoir tout abandonner sans savoir pour combien de temps ! Aurais-je un jour la possibilité de les revoir ? A mon insu, les larmes inondent mon visage. Après nous être reposés durant près de quinze minutes, nous prenons la ferme décision de descendre vers Songta.

Lorsque nous arrivons à Songta, le chef du village nous empêche de poursuivre notre route. Il nous dit : « Les révoltés tibétains nous ont formellement interdit de permettre à quelqu’un de l’extérieur d’aller plus en avant dans le Tibet. Ils nous ont menacé de punir tout le village au cas où nous laisserions passer un inconnu. » Après une longue discussion, le chef du village nous autorise à aller plus loin 3. Il envoie un villageois qui nous accompagnera jusqu’auprès des bandes tibétaines révoltées. A cette époque, les révoltés les plus proches étaient stationnés à Aben – Qunatong -.

En arrivant à Aben, nous demandons à la sentinelle du poste de garde de nous conduire auprès de Adji, le roitelet de Yaogong 4. Un combattant nous y emmène. Adji est très content de nous rencontrer. Il nous demande des nouvelles de chez nous et des menées communistes. Nous lui répondons en toute franchise. Nous souvenant des difficultés que nous avons rencontrées en passant à Songta, en fin de conversation, nous demandons à Adji : « A l’avenir, si des gens de chez nous veulent s’enfuir dans le Tsarong, serait-il possible de ne pas les importuner, voire de les aider ? » Adji donne alors à la personne de Songta qui nous avait accompagnés l’ordre suivant : « Dorénavant, si des gens veulent venir par ici, informez-vous minutieusement sur leur situation et sur leurs intentions. S’il n’y a pas de problème, ne leur faites pas de difficultés ; laissez-les passer immédiatement. » Adji le congédie ensuite et lui demande de retourner à Songta.

VIII. Neuf jours de marche dans les forêts froides et enneigées

Lors de notre fuite, nous ne pouvons pas emprunter les chemins muletiers, car ils sont surveillés par les troupes communistes. Impossible également de suivre les sentiers en hautes montagnes : il fait trop froid et il y a beaucoup de neige. Depuis Nidadang, pour atteindre le col de Solongla, nous sommes obligés de marcher dans les forêts, à mi-coteau et à travers broussailles et bambous. Nous nous faufilons à travers les arbustes mais souvent nos sacs refusent de passer et restent crochés derrière nous. Nous marchons ainsi durant une journée, mais nous ne parcourons que la distance d’une heure de marche sur un chemin ordinaire.

Le lendemain, nous estimons qu’il est préférable de monter sur la neige, au-dessus des forêts. Avant le lever du soleil, la neige est dure et nous avançons avec plus de facilité. Mais, après le lever du soleil, la neige se  ramollit  et, avec nos lourds bagages, nous nous enfonçons si profondément que nous n’arrivons presque plus à avancer. De plus, tout disparaît sous un épais manteau blanc. Comme on  n’aperçoit plus les rochers et les plantes, il est très difficile de s’orienter. Si la neige se mettait à nouveau à tomber, nous risquerions de nous perdre et de mourir en route.

KAWA KARPO MONTAGNE SACREE

Nous redescendons dans la forêt et, à l’aide de nos coutelas, nous ouvrons un passage à travers les arbustes, les bambous et les broussailles. Parfois, pour franchir un précipice, nous sommes obligés de faire une passerelle ou des échelles. Si l’obstacle à franchir est trop difficile, nous cherchons une voie de détour. Après neuf jours de marche et d’efforts, nous arrivons enfin au bas du col  Solongla 2.

Tandis que nous franchissons les montagnes en face de Qiunatong, nous voyons très distinctement l’église, mais nous n’apercevons  aucune personne dans les environs. Le village ressemble à une agglomération abandonnée. Les habitants sont tous à flanc de coteau. Groupés autour d’un drapeau rouge, ils sont attelés à des travaux communautaires. A la vue d’un tel spectacle, nous ne pouvons retenir nos larmes.

Nous avons marché dans la forêt durant neuf jours. Grâce à Dieu, il n’a jamais fait mauvais temps et nous avons atteint sans encombre le chemin muletier, au pied du  Solongla.

VII. Avec mon fils et quelques proches parents, nous partons vers le Tibet

Sous mes yeux, ceux qui avaient un peu d’influence et ceux qui avaient un peu plus de connaissances étaient arrêtés par les communistes, les uns après les autres. Le pays tombait dans un grand désordre, jamais vu auparavant. Nous n’avions plus le droit d’aller à l’église et d’observer les jours de fête. J’étais certain qu’un jour je serais arrêté et séparé de mes proches. Aussi en ai-je discuté avec ma femme qui, elle aussi avait la même impression que moi et me dit : « Je souhaite que tu quittes temporairement ton pays natal. J’espère que tu ne seras pas capturé par les communistes, car, en ce cas, il n’y aurait qu’une sortie : être mis à mort. Après ton départ, je passerai certainement en jugement populaire, mais je suis persuadée qu’ils n’iront pas jusqu’à me faire mourir. » A ce moment, je prends la décision définitive de m’enfuir vers le Tibet.

Le lendemain matin, je me rends à l’église et y rencontre les deux Sœurs tibétaines, Mana et Boli. Je leur confie notre projet de nous enfuir du pays et je leur demande de prier pour que notre plan réussisse. Je retourne ensuite en montagne, là où on m’avait envoyé travailler. Afin d’être aptes à lutter, au besoin jusqu’au sang, contre les soldats communistes que nous pourrions rencontrer sur notre route, je vais chercher les armes et les munitions que nous avions cachées.

La situation politique empirait de jour en jour. Hier soir, Joseph m’avait dit : « Ces jours-ci ils vont arrêter Bene(dite) et Anessy. Aussi ont-ils décidé de quitter cette contrée demain soir. » Avec Joseph, nous avons discuté longtemps en cachette. Nous avons convenu de nous retrouver le lendemain soir, sur le chemin de Bahang. J’ai demandé à Joseph d’aller leur communiquer notre décision (l.).
Le soir, vers les huit heures, Léon, Dide, Anessy, Andréa (2.), mon fils et moi-même, nous nous rencontrons à l’endroit convenu. Nous fixons l’itinéraire à suivre pour nous enfuir vers le Tibet. Ensuite, les armes en mains, nous nous mettons en marche. Par malchance, le temps est exécrable : il pleut et il y a un épais brouillard. Nous ne progressons qu’avec beaucoup de difficultés. Ce n’est qu’à dix heures du soir que nous arrivons près de la rivière.

A partir de là, en suivant le chemin principal, on passe nécessairement devant la mairie. Là se sont établis les cadres du parti et la milice du peuple. Sur la gauche, on a creusé un canal et le sentier s’est écroulé. Il n’y a plus de chemin et la nuit est si sombre que, la main tendue, on ne voit plus le bout des doigts. Nous demandons à Dieu de nous protéger et à la Vierge Marie de nous aider à surmonter ces difficultés. Nous n’avons qu’une seule solution : remonter le canal à tâtons en marchant à contre courant, dans l’eau froide. A un endroit, l’eau coule dans des chenaux de bois (3.) précairement fixées dans des pentes abruptes. Comme ces chenaux viennent d’être posées, elles sont glissantes et branlantes. Au moindre faux mouvement, on risque de tomber dans la rivière. Tandis que nous avançons avec précaution, soudain se déclanche un éboulement de terre et de rochers. Naturellement, nous en sommes éclaboussés, mais aucun de nous n’est blessé et nous franchissons, sains et saufs, le passage le plus périlleux.

Peu après, nous rejoignons le chemin qui mène à Alulaka. Comme il pleut à ficelles, nous pensons qu’il est pratiquement impossible de rencontrer un mouchard et avançons en toute confiance en suivant le sentier. Au lever du jour, nous arrivons à Alulaka.

A ce moment, nous nous disons : « afin d’éviter toute mauvaise rencontre, il est préférable de ne pas suivre le chemin ». Aussi décidons-nous de monter vers les sommets en longeant la forêt. Tandis que nous grimpons, subitement le ciel s’assombrit et il se met à neiger à gros flocons. Nous sommes très inquiets : « Comment traverser une forêt si grande et si dense par un temps neigeux ? »

Tandis que nous prenons le repas, le ciel s’éclaircit à nouveau, le brouillard se dissipe et, finalement, le soleil apparaît. Débordants de joie, nous remercions notre Dieu : « Seigneur, tu es tout-puissant ! Tu es un Dieu miséricordieux ! Parce que tu nous aimes infiniment, tu nous permets de surmonter toutes les difficultés et, merveilleusement, tu nous combles de tes ferveurs ! Béni sois-tu ! »


l. Quelques années avant de s’enfuir, Joseph et son cousin Anessy étaient muletiers. Ils faisaient du transport de Lijiang à Kongshan ou de Lijiang à Deqin, – Atundze -. De retour à Kongshan, ils entendent dire que les communistes vont arrêter (Bene)dide. Aussi décident-ils de fuir. Ils montent à Dimaluo. Ils vont à Pawan et assistent à la réunion durant laquelle Mathias est arrêté. Là, Joseph rencontre Zacharie et ils décident de se retrouver le lendemain soir sur le chemin de Bahang, un peu au-dessous du village. Le lendemain, à l’aube, Joseph et Anessy montent sur les montagnes au-dessus de Bahang afin d’aller chercher les armes et les munitions du Père André qu’ils avaient cachées dans une grotte, près du sommet d’une montagne. Ils prennent toutes les armes : un pistolet, un fusil mitraillette et deux fusils de chasse ; mais ils ne peuvent emporter que quelques paquets de munitions. Ils redescendent ensuite vers Bahang.
2. Léon est frère de Cécile, femme de Zacharie.
Bene-Dide, Anessy et Andréa sont frères.
Ils quittèrent Bahang le douze du deuxième mois lunaire, soit le 3O mars l958.
3. Ces chenaux étaient de grosses billes de bois éventrées.

VI. Arrestation de Mathias et de René

A cette époque, chacun vivait comme si les familles n’existaient plus, car personne ne pouvait travailler pour sa maisonnée. Les parents n’avaient plus d’autorité sur leurs enfants. Chacun devait obéir aveuglément aux ordres des cadres du parti. Le peuple était devenu esclave, comme des boeufs et des mulets. Certains étaient envoyés réparer les routes, d’autres devaient creuser des canaux, d’autres aplanissaient des rizières… Les membres d’une même famille passaient souvent plus d’une année sans pouvoir se revoir.

Avec Mathias, mon frère aîné, nous avions été envoyés dans les montagnes déboiser des terrains afin d’y faire des cultures sur brûlis. Nous travaillions avec des personnes de Bahang depuis quatre jours, lorsqu’un matin arrive un enfant envoyé par les cadres du parti. Il demande à mon frère et à moi-même de nous rendre le jour même à la mairie afin de participer à l’assemblée de tout le peuple. Je commence alors à avoir des doutes sur leurs intentions. Je prie l’enfant de retourner sur ses pas et de leur annoncer que, le soir même, nous nous rendrons à la réunion. Sur ce, nous continuons à travailler comme les jours précédents. Dans l’après-midi, avant le coucher du soleil, nous prenons congé des autres travailleurs et nous nous rendons à la maison de commune pour la réunion. En chemin, je dis à mon frère : « Ce soir, nous serons peut-être arrêté ! En mon cœur, je ressens des doutes et de l’appréhension. » Mon frère me répond : « Ce soir, il n’y a aucun risque ! Dans l’assemblée, nombreux sont les membres de notre parenté ! Si il y avait le moindre danger, ils nous l’auraient fait savoir en cachette. »

A six heures du soir, nous arrivons à la mairie. Nous voyons les cadres du parti et les milices du peuple, les armes aux poings, en train de préparer la réunion du soir. Au début de la réunion, Andréa, le chef du village, se leva au milieu des participants et commença à crier à tue-tête : « A Caidang, on ne parvient pas à organiser les communes populaires parce que Mathias fait du mauvais esprit. Il dit que, si nous organisons la coopérative de production, nous n’aurons plus assez de nourriture, plus assez de vêtements et plus de liberté. Ainsi, personne n’ose entrer dans la coopérative. De plus, autrefois Mathias était un cadre du parti nationaliste. Il a même dirigé un groupe de résistants et s’est uni aux tibétains pour lutter contre les armées rouges. Aujourd’hui, si les cadres et la milice doivent arrêter quelqu’un, c’est Mathias ! » Sur ce, Mathias fut saisi et lié sur le champ.

CAVALIER DU KHAM

Ensuite un cadre déclare : « René a déjà été capturé. Actuellement il est enfermé à Qumatong, dans le grenier de Anuo. Ce soir, on va conduire Mathias là-bas et l’enfermer avec René. Demain, de bon matin, on les enverra à Cikai (Gongshan). Ainsi, les cadres et les milices du peuple emmènent Mathias. En voyant ce qui se passe, ses parents et ses amis sont tristes et versent des larmes, mais chacun se sait impuissant et personne n’ose dire un mot (l.).


l. Comme beaucoup d’autres condamnés, Mathias ne reverra plus jamais sa terre natale. Il est mort dans les camps de travail.

V. Arrestation de Simon de Xironggong et de Alang de Bahang

En ces jours-là, Alang (l.) fit le raisonnement suivant : « Les communistes mentent et accusent injustement des personnes qui n’ont rien fait de mal. Ma famille est tout à fait ordinaire, mais j’ai participé à la lutte contre les communistes. Aussi est-il impossible que je m’en tire sans passer en jugement populaire… » Comme chez Oudjien, le niveau de vie de la maisonnée de Simon sortait un peu de l’ordinaire. Aussi pensa-t-il : « Moi aussi, un jour, je serai injustement condamné ».

Après s’être concertés en douce, Alang et Simon s’enfuirent dans la montagne. Ils ne partirent pas au loin, mais se contentèrent de se cacher dans la forêt, au-dessus de Xironggong. Huit à neuf jours plus tard, d’eux-mêmes ils retournèrent chez eux. Devant les cadres du parti, ils reconnurent leurs tords et leur demandèrent pardon. Les cadres leur dirent : « Vous avez su écouter la voix de la conscience et reconnaître vos tords. Vous donnez un très bel exemple. Soyez sans crainte ! On ne vous en tiendra pas rigueur ! Travaillez en paix ! Vivres et vêtements ne vous feront pas défaut. »

Le lendemain. Alang vint chez moi. Cécile, sa sœur lui dit : « Les cadres vous trompent. Ils n’ont pas l’habitude de pardonner. En ce qui me concerne, je ne leur fais pas confiance. Quant à vous deux, restez sur vos gardes ! Soyez prudents ! » Alang lui répondit : « Nato, mon gendre m’a certifié que nous n’aurions aucun ennui. Il peut en parler aux cadres du parti, leur prouver notre bonne foi et nous innocenter. » Nato étant un chef de la milice du peuple, Alang était certain que son gendre parviendrait à convaincre les cadres de leur innocence. Ainsi, le cœur rassuré, Alang et Simon continuèrent à participer aux travaux communautaires.

ZACHARIE LE CATHECHISTE

Contre toute attente, le quatrième jour arrivèrent quelques gardes rouges. Avec les milices populaires, en pleine nuit, ils se rendirent chez Alang et Simon. Ils les arrêtèrent, les lièrent, les emmenèrent à Cikai, – en aval de Gongshan -, et les reléguèrent dans les camps de travail. Toute la journée, ils transportaient des cailloux ou des pièces de bois. Quant au gendre d’Alang René, il n’y pointa pas même le bout du nez !


l. Alang est le frère cadet de Cécile, la femme de Zacharie.

IV. Jugement populaire de Oudjien et de Ashia

Dans ma contrée d’origine, les premiers qui passèrent en jugement populaire furent Oudjien de Qumatong et Ashia de Wangzhiwang (l.). Les agissements des communistes ressemblent-ils à ceux des vauriens et des brigands ? Jugez-en d’après ce que je rapporte ci-dessous ! Les membres des familles Oudjien et Ashia avaient travaillé dur durant de nombreuses années. Au prix de beaucoup d’efforts et de sueur, et en vivant simplement, ils étaient parvenu à épargner un peu d’argent. Par exemple, ils parcouraient les montagnes à la recherche de plantes médicinales qu’ils vendaient pour se faire un peu d’argent. Ainsi, ils purent améliorer leur maison et élever un peu plus de bétail.

Le niveau de vie de ces deux familles s’étant amélioré quelque peu, avec effronterie, les communistes inventèrent de toutes pièces des griefs. Ils forcèrent les plus pauvres à les accuser et à les condamner. Ils confisquèrent tous les terrains qu’ils possédaient. Ils donnèrent l’ordre aux milices populaires d’ouvrir les portes de leurs greniers et d’emporter, selon leurs bon plaisirs, toutes les provisions. Tout leur bétail devint propriété des coopératives de production. Ainsi furent brisées ces familles chaleureuses.

Les miliciens avaient appris à faire le mal et à mentir. Ils savaient bien qu’agir ainsi était très injuste, mais personne n’osait dire une parole aimable. De plus, en leur cœur, ils étaient inquiets, car ils craignaient d’avoir un jour à subir le même sort. Ils étaient obligés d’agir ainsi, mais au fond d’eux-mêmes, ils étaient tristes, désolés et anxieux.


1.Qumatong et Wangzhiwang sont situés un peu au-dessous de Dimaluo.

III. Le peuple est divisé en deux grands groupes

A cette époque, les cadres communistes divisèrent le peuple en deux groupes sociaux. Ceux qui avaient un peu d’argent appartenaient au premier groupe. Les pauvres constituaient le deuxième. Seul les enfants de ces derniers pouvaient faire partie de la « milice du peuple ».

Les communistes confisquèrent toutes les armes et les munitions que possédaient les privés et les donnèrent à la milice du peuple. Les armes en main, jours et nuits, les jeunes miliciens épiaient les gens et les arrêtaient. Régulièrement, les cadres du Parti réunissaient la milice du peuple dans des prés ou dans des maisons vides et leur apprenaient comment mentir, comment animer les jugements populaires, comment tromper le monde.

Beaucoup de jeunes catholiques n’avaient pas envie d’agir ainsi, comme des brigands et des voleurs, mais ils furent contraints de promettre par serment d’agir selon les consignes. S’ils n’obéissaient pas, eux aussi passaient en jugement populaire, tout comme les riches. La peur au ventre, ils n’eurent pas d’autre choix que de se soumettre.

SANDJROU-ANGELIN LOVEY ET TOME

A partir de cette date, les membres d’une même famille, les parents, mari et femme, les enfants, frères et sœurs, personne n’osait se faire confiance. Chacun avait peur de l’autre. Finis les échanges amicaux, les bavardages, les plaisanteries… Les catholiques n’osaient plus se rendre à l’église, sinon tard dans la nuit et en cachette. De même disparurent les beaux jours de fête religieuse avec leur liesse des temps de foire. Désormais on n’entendait plus les rires et les chants des célébrations nuptiales. Les villages semblaient vides. La joie et le sourire n’illuminaient plus les visages. On vivait dans un monde sombre, triste et fatigué.

I. Les changements: forcer les anciens responsables à démissionner et les remplacer par des jeunes gens

Journal d’un catholique thibétain

Durant la journée du lendemain, un cadre du parti annonce à tout le monde: « Les délégués qui ont participé à la réunion de Dara seront tous de retour ce soir. Chaque famille doit envoyer un représentant au centre communal de Pawan (l.). Les délégués communiqueront à tous les citoyens ce qui a été décidé durant leur réunion à Dara ».
Le jour même, chaque famille dépêche un représentant à Pawan. Le soir, les meneurs de la réunion furent : Nato de Bahang, Jean de Alulaka et Udjentsèring de Pula. Ces trois personnes rapportèrent ce qui avait été décidé à Dara :

Chaque jour, on mettra des notes à chacun selon la qualité du travail effectué. Chacun doit coopérer. Il est strictement interdit d’agir à sa guise.

Premier point. « Il faut changer les autorités locales. C’est nous qui sommes les nouveaux responsables et dorénavant nous dirigerons le peuple. Tous les habitants doivent faire partie des coopératives de production. C’est obligatoire et sans exception. Il n’y a aucune autre façon de procéder. Les animaux domestiques et les terrains cultivables doivent être mis en commun. Toutes les personnes d’un village travailleront ensemble. Chaque jour, on mettra des notes à chacun (2.) selon la qualité du travail effectué. Chacun doit coopérer. Il est strictement interdit d’agir à sa guise. »

Deuxième point. « Jours et nuits, il faut travailler à améliorer le système d’irrigation. Tous les terrains plats doivent être aménagés en rizières. Pour ne point gaspiller les jours de travail, on cessera de chômer les dimanches. Tous les jours de fête et les longues cérémonies religieuses seront supprimés. De même, il n’y aura plus de dispendieuses célébrations de mariage. A Dara, nous, les députés, avons déjà décidé d’extirper toutes ces mauvaises habitudes. »

Troisième point. « A partir d’aujourd’hui, si quelqu’un ne participe pas aux travaux collectifs, répand de fausses rumeurs ou refuse de céder à la coopérative ses terrains personnels et ses animaux domestiques , cette personne passera en jugement populaire, sera arrêtée et mise en prison. Nous les dirigeants, nous nous déchargeons de toute responsabilité. Les réfractaires n’ont qu’à s’en prendre à eux-mêmes. »

sans commentaire

l. Panwan se situe sur la rive gauche du Doyon, – rivière de Dimaluo -, près du pont, en bordure du chemin qui va de Bahang à Alulaka.
2. Les responsables estiment le travail de chacun. Ensuite, selon les notes reçues, chacun recevra une part plus ou moins grande des revenus. Naturellement, les responsables se servent les premiers !

I. Contraint de participer à une réunion organisée par les communistes

Journal d’un catholique thibétain

Mon récit commence en décembre 1957. J’étais en train de réparer une maison dans le village de Dimaluo. Un commissaire chinois, cadre du parti communiste, vint me trouver. Il me demanda d’arrêter immédiatement mon travail et de me rendre sans tarder à Bijiang (l.) afin de participer à l’assemblée des délégués du peuple. Comme c’était impossible de refuser, avec Ado de Bahang (2.) et Bene de Chuni (3.), nous nous rendîmes ensemble à Bijiang afin de prendre part à la réunion.

A Bijiang résidait un haut fonctionnaire appelé « gouverneur de la région ». Il avait cinq circonscriptions sous ses ordres. Deux à trois fois par année, il réunissait les délégués des diverses circonscriptions. Cette fois, le sujet de la réunion était : « comment résoudre les problèmes restés en suspens ? » Lorsque nous, les trois représentants de Kongshan, sommes arrivés à Bijiang, tous les autres délégués étaient déjà présents.

Il faut se laver le cerveau et, dorénavant, aller de l’avant selon les directives indiquées par Mao Zedong. Voici ce qu’il faut changer : les dimanches, catholiques et protestants doivent cesser de chômer et participer pleinement à l’effort de production.

Lors de la séance d’ouverture, le gouverneur de la région fit un rapport circonstancié sur le but de la réunion. Il dit : « Cette année, nous commençons à appliquer les principes communistes. Il faut rejeter tous les mauvais usages et coutumes des temps passés. Il faut se débarrasser de tout ce qu’a enseigné le Kuomintang, – Parti Nationaliste Chinois -, car il imite la façon de faire des étrangers. Il faut se laver le cerveau et, dorénavant, aller de l’avant selon les directives indiquées par Mao Zedong. Voici ce qu’il faut changer : les dimanches, catholiques et protestants doivent cesser de chômer et participer pleinement à l’effort de production. De même, les religions populaires doivent abandonner leurs fêtes qui durent trois à quatre jours. Il faut arrêter également d’organiser ces somptueux banquets de mariage qui ne sont que gaspillage d’argent, de nourriture et de temps de production. Les terrains cultivables et les animaux domestiques doivent être mis en commun afin de constituer des communes populaires. Simultanément, jours et nuits, il faut préparer des rizières et creuser des canaux. Quant aux vieillards et aux enfants, comme ils ne sont pas aptes à faire de lourds travaux, on leur demandera d’aménager des jardins près des habitations et d’y cultiver des légumes. Ils ramasseront également les crottes de mulets et les bouses de vaches pour en faire de l’engrais. Si quelqu’un prétend qu’après avoir institué les communes populaires on sera dans la misère et qu’on n’aura plus assez à manger et à boire, ou si quelqu’un parle en mal du communisme, ces réfractaires, il faut les arrêter et les soumettre au jugement populaire. Quant à ceux qui se révolteraient, les lois et les consignes reçues nous demandent de les fusiller. »

Alors, j’ai pensé en moi-même : En ce bas monde, y a-t-il quelqu’un qui serait d’accord, pour créer des coopératives de production, de mettre en commun ce qu’il a péniblement économisé en travaillant dur et en vivant simplement durant de nombreuses années ? Ces directives politiques des communistes consistent à mettre les agneaux devant la bouche des loups.

L’assemblée des délégués du peuple dura une dizaine de jours, mais aucune des questions soulevées par les délégués ne fut débattue. Il s’agissait uniquement d’absorber la propagande des communistes. Quelques députés protestants et nous trois délégués de Kongshan avons posé la question suivante : « ne serait-il pas mieux d’agir ainsi : le dimanche matin, nous nous réunissons pour la prière ; l’après-midi, nous participons aux travaux collectifs ? » Les communistes esquivèrent la question. Finalement, la séance de clôture se déroula le jour du nouvel an chinois.

Sur le chemin du retour, chaque jour nous rencontrions deux ou trois personnes qui avaient les bras liés comme des malfaiteurs et qui étaient emmenées par les gardes rouges. De même, dans les villages où nous nous arrêtions pour passer la nuit, nous voyions les villageois se réunir et accuser les habitants dont le niveau de vie était un peu meilleur. Dans chaque village, on n’entendait plus que la rumeur assourdissante des jugements populaires.

En arrivant au pont de corde de Pongdang, nous rencontrons Adjrou, – He Zhengxiang -, et Jean, le fils de Simon de Qiunatong, – Kionatong -. Liés comme des voleurs, ils étaient emmenés par les gardes rouges. J’ai pensé alors : « Adjrou est un brave homme. Habituellement, à Bahang, il enseigne le catéchisme aux enfants. Il a étudié au séminaire et désire devenir prêtre ; aussi a-t-il été enchaîné. A ma connaissance, il n’a jamais parlé en mal des communistes, cependant il a été arrêté ; c’est étrange !

En arrivant chez moi, on me dit que, quelques jours auparavant, Adjrou et quelques jeunes de Bahang ont été convoqués à Dara (4.) pour participer à une réunion. D’après les ouï-dire, ils devraient revenir ce soir même à Bahang.

COLOMBE DE LA PAIX

l. Bijiang est une localité située entre Liuku et Fugong, à une heure de marche au-dessus du pont sur le Salouen. C’était alors le chef-lieu de la région autonome du Nujiang. Pour aller de Dimaluo à Bijiang, il fallait une semaine de marche.
2. Ado était autrefois l’intendant du Père André à Bahang, – Baihanluo -.
3. Bene ou Dide, – Benedite, Benoît -, de Chuni près de Dimaluo, était un ancien élève du probatoire de Hualuopa.
4. Dara, – dala -, était alors le chef-lieu du district de Kongshan.

ZACHARIE: journal d’un catholique thibétain

Introduction

Né à Bahang, près de la frontière thibétaine, en 1901, Zacharie est Loutze d’origine, mais de culture thibétaine.

Enfant, il connut le Père Annet. Génestier qui le baptisa. Par la suite, il reçut une formation de catéchiste et seconda efficacement les Pères qui évangélisaient dans le bassin du Salouen.

Lors des purges communistes, pour sauver sa vie, il s’enfuit vers le Tibet et la Birmanie.

En 1960, il arriva à Taiwan et eut des rapports plus fréquents avec les chanoines du Grand-St-Bernard qu’il avait connus dans les Marches Tibétaines.

En 1976, il vint vivre à Hsincheng, puis à Tienhsiang, auprès des Pères du Grand-St-Bernard.

De retour dans son pays natal en 1989, secondé par ses nombreux enfants et petits-enfants, il oeuvra efficacement au renouveau de l’église catholique locale.

Il s’endormit paisiblement dans le Seigneur le huit octobre 2004, à l’âge de 103 ans.(cf le missionnaire Deleze (crsb) qui raconte sur le site les derniers moments du *grand” Zacharie).

En 1957, lorsque Zacharie fut contraint de quitter son pays, il mit par écrit les principaux faits.

En 1960, en Birmanie, à Rangoon, tandis qu’il attendait son visa pour entrer à Taiwan, il rédigea son journal, auquel il ajouta un mot d’introduction et de conclusion en 1965.

Avec l’aide de son cousin Messie et de son fils Joseph, j’ai rédigé la traduction française de son journal.  

Après le Seigneur, il est celui qui a fait le plus de “bien” notamment dans la Salouen, et cela en tant qu’instituteur d’abord et surtout comme catéchiste, et cela après avoir vécu de nombreuses années à Formose (Taïwan), dont quelques années auprès des Chanoines, et avoir visité les lieux chrétiens de l’Europe).

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